|
Nouveau passage de frontière. Le douanier prétend que nous n'avons pas le droit d'importer nos roupies pakistanaises (que nous comptons garder pour le retour) et bien sûr comme il est sympa, pour nous sortir de là, il nous les change volontiers contre des roupies indiennes à un taux ridicule. Balivernes! Nous déclarons vouloir voir ceci écrit noir sur blanc et que si il ne nous montre rien qui va dans ce sens, nous téléphonerons à notre ambassade pour demander confirmation de ses dires. Soudain notre homme nous fait comprendre que exceptionnellement, comme c'est nous et qu'il très gentil, il nous laisse passer ainsi… Sinon, tout le reste est très clair, nous savons où aller, quels papiers remplir, tout se passe tranquillement. Les douaniers inspectent vaguement notre voiture. Lorsqu'ils nous demandent si ce qu'on a dans le coffre en bois c'est pour notre usage personnel, je lui réponds "yes, stuffs like cooking pans, drugs…" Dan réctifie " she means medications!"
Des camions restés en dehors du périmètre de la frontière sont déchargés par des porteurs Pakistanais qui courent jusqu'au portail qui sépare les deux pays, où ils donnent leurs colis à des porteurs Indiens qui les emmènent plus loin. Ils portent ces paquets qui n'ont pas l'air tout légers sur la tête, leurs turbans servant d'appui et une ou deux mains en l'air pour stabiliser le tout. Les Indiens sont plus nombreux alors du côté pakistanais ça coure et ça sue car ils n'arrivent pas à suivre, ils n'ont pas une seconde pour reprendre leur souffle. Un homme les surveille discrètement. Du côté indien, les porteurs sont dirigés par des hommes avec des baguettes de bambou qui de temps en temps poussent une gueulée. Les porteurs attendent assis sur la route en rang de cinq. La première rangée est debout et quand au signal de l'homme à la baguette elle part jusqu'au portail, c'est la suivante qui se lève, très organisé tout ça! Pour nous, des deux côtés, ça fait un peu travaux forcés!
Le temps d'arriver à Amritsar, de se poser, de manger un morceau et c'est déjà l'heure de la cérémonie de fermeture de la frontière. Nous ne pensions pas y aller mais un français à la recherche d'un moyen de transport nous a convaincu. Nous n'avons pas regretté. De chaque côté du portail qui sépare les deux pays, il y a des gradins pour accueillir les spectateurs, Indiens d'un côté, Pakistanais de l'autre. La cérémonie vient de commencer quand nous arrivons. De chaque côté, des soldats en tenues plus ou moins ridicules exécutent leur petite chorégraphie, tentant de faire le grand écart à la verticale à chaque pas. Tout ce cinéma est bien sûr accompagné de cris gutturaux et martiaux, de petits morceaux de trompettes et surtout de la foule patriote. C'est à qui criera le plus fort, une sorte de jeu entre Pakistanais et Indiens, on se croirait à un match de foot! De notre côté il y a même un "animateur" qui entraîne les gens à crier "Hindustan" ou "Attari" (nom du bled du poste frontière) en rythme et à applaudir. Tout ça pendant une demi-heure pour à la fin les voir finalement descendre et ranger leurs drapeaux simultanément et fermer le fameux portail. Il y a de la musique ensuite, on peut acheter des photos ou DVD de l'événement, boire des verres, manger du pop-corn et apparemment c'est comme ça tous les soirs!
Le lendemain nous sommes allés voir le "Golden Temple", le lieu le plus saint des Sikhs. La religion sikh a été fondée par Guru Nanak à la fin du 15ème siècle. Le but était de faire fusionner dans cette religion le meilleur de l'Islam et de l'Hindouisme. Les Sikhs sont surtout reconnaissables à leurs grands turbans colorés. Ils portent aussi une barbe non rasée, des cheveux qu'ils ne coupent jamais et tiennent en place justement grâce au turban, un petit poignard, un bracelet de métal au poignet droit et des larges sous-vêtements. Chacun de ces attributs à une signification symbolique bien particulière. Parfois ils domptent leurs barbes trop longues, gênantes en les tressant ou en y faisant de nœuds, c'est toujours plus esthétique que lorsqu'ils utilisent un petit filet! Les jeunes garçons ou adolescents ont leurs cheveux ramenés en un chignon au-dessus de leurs fronts entouré avec leur tête d'un tissu aussi coloré mais cela n'a pas la classe des grands turbans!
Le temple est ouvert à tout le monde, hommes et femmes doivent enlever leurs chaussures, laver leurs pieds et se couvrir la tête. L'enceinte, blanche éblouissante sous le soleil, met en valeur le temple doré situé au milieu d'un bassin où certains se baignent. Les écritures sont gardées dans le temple même ou des religieux chantent en continuité, accompagnés de percussions et d'une sorte de petit piano accordéon. Ce chant est diffusé dans l'enceinte du temple est donne une atmosphère assez calme.
Comme c'est samedi, il y a beaucoup de monde et de touristes indiens. La plupart des gens se prosternent en entrant, en sortant, embrassent le sol, touchent les seuils et les portes, y collent leurs fronts. De l'extérieur cela ressemble à des automatismes et ceux qui semblent venir là par conviction se tiennent plutôt discrètement à l'ombre des arcades qui entourent le bassin. Les gens achètent l'offrande qui est distribuée sous forme de pâte sucrée dans un bol en feuilles d'arbres séchées (super joli et bravo pour le recyclage) et s'en va faire la queue pour accéder au temple même. Le fait que le lieu soit saint n'empêche pas les gens, surtout les femmes, de dépasser et bousculer tout le monde, même les plus âgés qui peinent à se tenir debout! Devant le temple, deux personnes récupèrent les offrandes d'un air inspiré et jettent tout dans un grand plat, ça fait vraiment usine. Le temple lui-même est superbe. Le sol est le socle du pavillon sont tout de marbre blanc, décorés d'incrustations de différents marbres colorés en motifs animaliers et floraux d'une finesse incroyable. A part les gens qui parlent fort et se bousculent, certains sont assis, lisent les écrits, prient et méditent ou du moins essayent!
Le "Golden Temple" c'est aussi une organisation impressionnante et beaucoup de gens qui travaillent. Des nettoyeurs gardent l'enceinte blanche et propre en permanence. Dahl et chapatis sont offerts aux pèlerins et d'après notre guide, 30'000 repas sont préparés tous les jours dans les cuisines. Devant le réfectoire, une bonne quinzaine de personne pèlent des centaines de gousses d'ail, plusieurs dizaines d'autres lavent en continu la vaisselle autour de grands éviers communs. Le gîte est aussi offert à ceux qui le désirent.
Après avoir flâné dans les rues, encore savouré la cuisine indienne si variée, nous sommes retournés au temple, juste pour la vue de nuit. L'atmosphère nocturne et fraîche était bien plus reposante que celle de l'après-midi. Nous promenant autour du bassin nous avons rencontré deux jeunes Sikhs timides et curieux. L'un avait son anniversaire, raison pour laquelle il était là. Sinon ils viennent deux à trois fois par semaine en général. Ils ont repoussé leur passage au temple pour pouvoir finir le tour du bassin avec nous, discutant de tout et de rien, c'était très sympa. Beaucoup d'hommes à turbans semblaient très intéressés et flattés par les photos de nuit que nous essayions de prendre et regardaient le résultat sur l'écran d'un air très fier, ça leur faisait chaud au cœur!
Aujourd'hui, départ pour Chandigarh, ville planifiée par Le Corbusier. On nous en a tant parlé en cours que je ne peux quand même pas passer sans m'y arrêter. Je veux voir de mes yeux ce que donnent les plans dans la réalité et pouvoir ainsi juger sur place. En route nous nous arrêtons sur un petit marché au milieu de nulle part pour acheter des citrons et nous tombons sur un couple d'Indiens qui bossent à Zug et visitent leur famille pour les vacances. Cela fait bizarre de les entendre nous lancer "Ciao zämä" lorsque nous repartons!
A Chandigarh c'est un peu surréel, au premier abord cette ville ne ressemble à rien que je connais. La seule référence que je trouve est l'un des nombreux quartiers de Pékin que nous avions traversés en vélo. Cela ne ressemble pas non plus à ce qu'on m'en avait dit ni à ce que je pouvais imaginer en regardant les plans. C'est une ville extrêmement verte. Au centre, depuis les artères principales, on devine à peine les constructions derrière les arbres. Ces grands axes sont dimensionnés de telle manière que le trafic reste fluide. Rares sont les coups de klaxons et l'air est pollué dans une moindre mesure, voici les avantages qui sautent aux yeux même si l'atmosphère fait plutôt américaine qu'indienne.
Un vieux monsieur vient frapper à la porte de notre chambre. Il est retraité, aime les touristes, a rencontré Le Corbusier à qui il voue une admiration sans borne ainsi qu'à sa ville qu'il dit être admirée par beaucoup. Son but est de nous donner des conseils, des informations utiles et de se faire photographier avec nous. Il est vraiment gentil, touchant et nous donne effectivement de très bons tuyaux! Il garde aussi un sac plein de photos de lui avec différents touristes et des calepins avec des petits mots de chacun. Rien que pour ce jour-là il a un calepin presque rempli. Il nous accompagne sur un bout de chemin en poussant son vélo, tout fier de nous parler de tout ce qu'il sait sur sa ville et de nous expliquer la signification des différents attributs des Sikhs. Nous cherchons un endroit où manger, il nous conseille le KFC car d'après lui les touristes aiment aller là-bas mais nous lui expliquons que nous voulons manger indien. Il nous envoie alors ailleurs en surveillant de loin que l'on ne se perde pas.
C'est une sorte de restaurant style "fast-food" qui effectivement possède une immense carte de nourriture indienne. C'est bondé de familles sûrement riches et bien en chaire qui devraient peut-être manger ailleurs de temps en temps et faire un peu de sport. Les gamins sont insupportables, font des caprices et ont tous des chaussures-gadget qui couinent à chaque pas. L'image que j'ai ce soir de cette ville est une image très "américanisée".
Le lendemain nous allons au centre-ville pour trouver un endroit où déjeuner. On y trouve un "coffe shop" de riches et beaucoup d'autres magasins destinés à une population plutôt aisée. Pourtant des pauvres il y en a, des conducteurs de rickshaw (vélos), des cireurs de souliers, des petits vendeurs de rue, des mendiants, etc. Les bâtiments en béton du Corbusier sont décrépis, la ville avec ses espaces gigantesques n'a pas vraiment de charme, pourtant on y respire et on s'entend parler. L'atmosphère est un peu festive. Une ville voisine de Chandigarh accueillera à partir de mardi un match de criquet important car il s'agit de l'Inde contre le Pakistan. Partout de grands affichages sont destinés aux visiteurs pakistanais leur souhaitant un "warm welcome". On sent que beaucoup de gens sont là pour cet événement et en profitent pour visiter la ville. Bien sûr ce sont ceux qui ont les moyens de se déplacer et d'avoir un billet d'entrée donc pas les plus pauvres. Ils sont dans tous les restaurants de la ville, les bars, s'en donnent à cœur joie et dépensent leurs sous. Ceux de la table à côté de la notre s'offrent une bouteille de Whisky à une heure de l'après-midi et dans le pub tout près ça danse sur de la musique à plein tube!
Nous passons l'après-midi à visiter les bâtiments du Corbusier. Cette ville n'a pas été conçue pour se déplacer à pied entre les différents secteurs ou quartiers. Il n'y pas de trottoir et les distances sont énormes. Les bâtiments administratifs, qui s'agençaient autour d'une esplanade qui à mon avis était sensée être une sorte de place publique, ne sont plus qu'accessibles depuis les accès pour les voitures qui arrivent en périphérie. L'esplanade est fermée au public! Pour des raisons de sécurité dans de tels bâtiments, beaucoup d'espaces qui avaient été pensés pour être ouverts (à tord peut-être) ont été fermés ou cloisonnés souvent d'une manière qui ferait retourner Corbusier dans sa tombe. Après la rigueur du Corbusier nous avons découvert la jardin créé par le "Gaudì" indien nommé "Chand". Dans un labyrinthique de bidons et sacs "encimentés", passages, cascades et arches forment tout un monde habité d'animaux et de figures humaines constituées de matériaux recyclés.
Le soir, à la veille du match, la ville est en effervescence. Nous tombons sur des jeunes qui nous expliquent que d'habitude à huit heures et demie, il n'y a déjà plus personne dans les rues. Cette ville a été planifiée pour un million d'habitants, ils sont maintenant près de dix millions d'après les dires de certains. Soit le Corbusier avait légèrement surdimensionné les choses, soit les quartiers périphériques doivent ressembler à d'horribles bidonvilles surpeuplés. Nous verrons cela demain mais au centre beaucoup de bâtiments dans un état lamentable semblent plutôt abandonnés. En attendant un Pakistanais bourré chante à tue tête dans sa chambre et en fait ainsi profiter tout le monde! C'est probablement le même qui vomit à grands bruits le lendemain matin et fait partie de ceux qui ont raté le bus pour aller au match, tant pis, il y a la télévision dans le hall de l'hôtel.
Avant de prendre la route de Delhi, nous nous offrons un tour de "site seeing" dans les secteurs périphériques de Chandigarh. Moi qui ne suit pas fan du Corbusier, je trouve tout de même que tout ce que les gens disent sur cette ville est très critique, mais regardent-ils les autres villes indiennes avec le même regard?
Bien sûr certains secteurs (pas tant que ça) ressemblent plus à des "slums" qu'à des quartiers mais dans quelle grande ville de pays en voie de développement ne trouve t'on pas ce genre d'endroits en périphérie. Les maisons ont souvent un aspect délabré mais celles des autres villes le sont tout autant. Même les quartiers les plus denses (excepté les zones de "slums") sont assez ouverts et verts. L'autre avantage de cette ville, c'est qu'elle est fière de son héritage du Corbusier et l'on sent que la planification reste un souci. Dans les secteurs en construction, l'avis d'architectes ou d'urbanistes à été sollicité, cela se voit, même si tous ne sont pas aussi doués!
Finalement Chandigarh ne me paraît pas être un tel échec. Elle n'a pas de charme, fait très banlieue américaine, mais comment en planifiant une ville d'un million d'habitants d'un coup peut-on espérer en faire une ville comme on les aime, avec une histoire qui se lit dans ses murs, avec des couches qui s'accumulent au court du temps et qui lui donnent sa profondeur? Certains reprochent au Corbusier ses lignes droites… Personnellement je ne pense pas que quelques courbes y changeraient grand chose. Pour moi le problème réside dans la planification d'une ville pour tellement d'habitants d'un seul coup et dans le problème des échelles. Corbusier était visiblement intéressé par la grande échelle et était fan des voitures. A mon avis il a oublié le piéton et son échelle quotidienne! Malgré tout la ville est plutôt prospère et admirée si j'ai bien compris, même si dans ces pays la pire misère côtoie trop souvent une richesse écoeurante!
Assez de ces réflexions d'architecte à deux balles, nous voilà enfin partis pour Delhi. Nous arrivons en périphérie de la ville vers 18h. Nous garons notre voiture à côté d'une "guest house" vers 20h30! Pendant ces deux heures et demies écoulées nous avons bu un verre dans un bar au soleil… Non je rigole, nous avons galéré! Pas tellement à cause du trafic auquel ne s'ajoutent (comparé à celui du Pakistan) que ces déesses de vaches impassibles au milieu de la chaussée. Plutôt à cause de cartes merdiques, de sens uniques pas indiqués sur les fameuses cartes, de chaussées fermées, de ruelles soudainement trop étroites dans lesquelles on se retrouve coincés car tout le monde essaye de s'y encastrer malgré tout. Heureusement la "guest house" a un petit toit terrasse où l'on peut savourer la douceur du soir et cela nous a réconcilié avec la vie!
|