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Départ direction Ajmer puis Pushkar. Nous avions lu dans le guide que le trajet entre Jaipur et Ajmer est un "very pleasant drive". Comme deux imbéciles nous avons supposé que la route passerait par de beaux paysages… Pas du tout, mais c'est une autoroute à six pistes en excellent état sur la quelle on avance effectivement de manière aisée. Cela n'empêche pas les chars à bœufs ou tracteurs du coin de circuler à contre sens sur la piste rapide! Beaucoup de sous ont été dépensés dans une signalétique dont personne ne tient compte. Par contre, poser un panneau pour avertir que pour cause de travaux les véhicules circulant dans l'autre direction partageront sur plusieurs kilomètres les mêmes voies que nous, c'est un peu trop! Régulièrement nous nous retrouvons donc surpris face à des camions qui arrivent en sens inverse!
Entre Ajmer et Pushkar la route est charmante par contre, entre les collines et passant par de petits hameaux. Nous avons entendu le pire sur Pushkar et son tourisme… Je me méfie donc quand un paysan s'approche de moi en me tendant quelques fleurs ramassées dans son champ alors que je suis en train de le prendre en photo. Pourtant il ne veut pas de sous pour ça! Un adolescent nous met gentiment en garde contre les arnaques que l'on risque de rencontrer.
Les enfants des villages croisés aiment beaucoup notre moulin de catadioptres colorés que nous avons fixé à l'avant de la voiture au Pakistan. Sur notre passage nous voyons leurs yeux s'arrondir et leurs bouches se fendre en un large sourire. D'ailleurs, arrêtés dans un village où les enfants commençaient à nous demander des stylos et des roupies, nous avons changé de sujet de conversation en attirant leur attention sur notre super moulin, c'était très efficace!
Avant l'arrivée du tourisme, Pushkar devait être un petit village charmant, coincé entre les collines, avec en son centre un lac de grande signification pour les Indous et ses groupes de pèlerins qui viennent se baigner sur les gahts blancs immaculés qui entourent le lac. Maintenant c'est un grand super marché de la spiritualité à deux balles pour occidentaux en quête d'eux-mêmes et du sens de la vie. Il fument, lisent des livres spirituels, prennent des cours de yoga, regardent le lac pendant des heures d'un air inspiré ou se dévouent corps et âmes à un guru quelconque. A côté de ça ils passent leurs soirées entre occidentaux à manger des hamburgers dans les guest houses. Ils ont le look pseudo ethno, habillés dans des fringues qu'aucun Indien ne porte, faites sur mesure pour correspondre aux goûts de la faune locale et qui débordent de chaque boutique du bazar qui n'en est plus un. Il reste tout de même quelques stands pour les vrais pèlerins, des colliers de perles, des offrandes de fleurs et des babioles plutôt kitsch qui ne plaisent qu'aux Indiens. Des "prêtres", dont la plupart doivent être des imposteurs, offrent des fleurs aux touristes (Indiens et étrangers), leur disent de la jeter au lac, de faire un souhait, font une petite "cérémonie" avec leur proie et demande une donation qui peut être exorbitante si le touriste est trop naïf! Nous étions prévenus, mais ils insistent tellement qu'il faut parfois devenir désagréable et c'est toujours très dommage.
Mais il faut voir l'avantage de chaque chose, le village est plutôt prospère, salubre et photogénique. Il est bourré de guest houses et on peut trouver des petits trésors qui font envie de rester tout de même un journée, surtout si on est un peu fatigué et content d'offrir un ou deux repas occidentaux peu épicés à des estomac qui crient "temps mort". C'est ce que nous avons fait. J'ai voulu acheter une chemise toute simple, en coton léger. C'était dur de trouver quelque chose qui ne me fasse pas ressembler illico presto à une baba cool version 2005. En fait les commerçants font plutôt de la vente en gros. Les étrangers viennent acheter là pour trois fois rien bijoux et fringues qu'ils revendent sur les marchés dans leurs pays. Si on arrive en voulant acheter juste une pièce c'est tout juste si ils daignent nous servir et marchander. Dan qui essayait de faire baisser le prix de la chemise que je visais en marchandant avec un vendeur arrogant lui a demandé pourquoi il refusait de baisser son prix alors que c'était évidemment trop cher. Le mec lui a répondu que c'est parce que les touristes sont stupides et que comme nous voulons cette chemise, nous l'achèterons à ce prix là. Bien sûr j'ai fait une croix sur ma chemise, c'était le signal comme quoi le lendemain il fallait se casser au plus vite. A l'arrière de certaines de ces boutiques, des gens triment, assis à même le sol, le dos courbé sur leurs machines à coudre, sans voir la lumière du jour, à exécuter le plus vite possible les deux cents jupes pour ces espagnols qui les veulent dans deux jours ou je ne sais quelle autre commande.
Départ de Pushkar, c'était court mais bien suffisant pour se reposer et assez long pour devenir instructif sur le tourisme, ses effets et apports, question aux réponses plus que paradoxales. Petit arrêt pour observer les familles de singes qui ont élu domicile au bord de la route entre Pushkar et Ajmer. A Ajmer nous prenons le temps de visiter un temple Jain ou est exposée un sort de grande maquette toute dorée qui représente leur conception du monde ancien. La terre est un disque immobile au milieu de l'univers et les gens se déplacent dans des sortes de bateaux volants à tête d'éléphants ou de cygnes! Nous visitons aussi un lieu de pèlerinage pour les musulmans. Sept pèlerinages ici valent un pèlerinage à la Mecque. Quel contraste par rapport à Mashad en Iran où l'on sentait une forme de ferveur. Ici le bâtiment n'est même pas spécialement beau et ses alentours ressemblent à un grand marché animé. Tout le monde cause, mange, boit et achète les futures offrandes, les ficelles à attacher sur les grilles de la tombe et surtout les souvenirs. Je ne suis pas sure que les musulmans d'Iran et d'Inde aient beaucoup points communs à part la religion.
La route entre Ajmer et Bundi est enfin une route comme nous les aimons. Pas très grande mais dans un état correct avec peu de trafic et passant par de beaux paysages de campagne. Nous nous arrêtons sur le chemin pour acheter de quoi nous faire une salade que nous mangeons plus loin accompagnée par les chapati tout frais d'un dhaba. Un gamin souriant et motivé fait la vaisselle, sert les thés, court faire les courses, nettoie l'endroit et exécute tous les ordres qu'il reçoit du propriétaire. Nous demandons à ce dernier qui est assez jeune si le gamin est son frère ce à quoi il répond "no, he is my slave"! Au moins c'est clair. Il le nourrit à midi et le paye cinq cent roupies (13 Frs) par mois. Le soir le gosse rentre dormir dans sa famille. Ce n'est pas si mal payé pour un gamin si l'on sait qu'une femme qui travaille dans un champ pour un propriétaire terrien reçoit vingt roupies (0.55 Frs) par jour et que souvent elle est payée en nature (en grains) plutôt qu'en argent!
Juste avant d'arriver à Delvi, la route se détériore. Nous avançons lentement, essayant de slalomer entre les nombreux nids de poules ou plutôt nids d'autruches. Tout ça pour se retrouver une vingtaine de kilomètres plus loin face à une rivière où la route se noie. Un Indien nous explique que nous devons faire demi-tour. Ce n'est pas que nous n'ayons croisé personne qui aurait pu nous avertir que nous nous dirigions vers un cul de sac! Le trafic peu dense et le regard des paysans auraient pu nous mettre la puce à l'oreille ainsi que ces gamins qui se baignaient dans de grandes flaques de chaque côté de la route, qui avaient posé leurs habits en plein milieu de la chaussée et traversaient en courant et sautant sans se soucier du trafic, forcément! Nous rebroussons donc chemin et un couple de paysans se trouve bien content de s'entasser dans notre coffre, coincé entre nos sacs à dos alors que leur fils s'assied sur le frigo entre nous deux. Arrivés à destination ils veulent nous offrir le thé mais nous devons partir car le soleil est déjà bas à l'horizon. La femme sort alors vingt roupies qu'elle me tend. A son grand soulagement je refuse, j'imagine que ça doit représenter pas mal pour eux! Entre eux je pense bien qu'ils se payent pour ce genre de services mais probablement pas autant, même si l'essence coûte cher.
Nous arrivons à Bundi pour le coucher de soleil. Les petites maisons aux couleurs pastels forment un début de village étroit entre deux collines arides, puis s'étend avec l'ouverture du champ de vision. Un château fort domine la vallée et un élégant palace abandonné accroché à la colline donne au village un petit air féerique. Nous avons repéré une guest house avec jardin donnant sur un réservoir au milieu duquel trône une sorte de petit kiosque. L'eau est basse et cochons et vaches s'en donnent à cœur joie dans la gadoue. L'effet y est quand même, les lumières se reflètent dans l'eau, la silhouette du kiosque se dessine finement, le palais illuminé que nous apercevons entre les bougainvilliers en fleurs semble flotter au-dessus de nous. Les oiseaux célèbrent comme chaque jour la fraîcheur du soir et le calme du lieu n'est perturbé que de loin en loin par un camion qui passe de l'autre côté du réservoir, avec sa musique à fond, et les voix aiguës des chanteuses indiennes emplissent soudain la nuit.
Bundi est encore peu envahit par le tourisme. Quelques cars s'arrêtent sur la route pour laisser prendre une photo à leurs passagers qui traversent le village en vitesse avant de repartir. Les gens qui passent du temps ici sont plutôt des touristes indépendants. Les enfants ont déjà une tendance à demander des stylos et des bonbons et les adultes à interpeller les étrangers qui passent mais cela reste dans une moindre mesure et ils sont encore curieux, souriants et sympathiques. Le village est agréable, il y a peu de trafic motorisé et les petites rues, qui sont en fait formées du vide laissé entre les maisons, réservent de jolies surprises même si elles se terminent souvent en culs-de-sac.
Nous avons passé la première journée à flâner dans les ruelles. Le lait y est transporté et vendu dans des cruches dorées accrochées à des motos ou vélos. C'est très photogénique et depuis le début de la matinée nous cherchions une occasion d'immortaliser ceci. L'occasion vint quand dans un carrefour, deux français descendus d'un car s'appliquaient à photographier des écolières. Une moto chargée de lait s'arrêta entre les fillettes et l'objectif du touriste qui demanda au conducteur de se pousser de manière plutôt rude. La moto se retrouva donc devant un temple et offrait ainsi un joli sujet. Je demande au conducteur de la moto et au passager si je peux les photographier. Ils sont contents, tout fiers et veulent de leur une copie de la photo sans pourtant nous donner d'adresse! Nous discutons un moment pour trouver un moyen de leur faire parvenir la photo. Soudain les deux français ayant réalisé que le sujet était potentiellement intéressant nous demandent d'un ton exaspéré et agressif de nous pousser. Je leur explique que nous discutons, qu'ils peuvent attendre, qu'on n'est pas au zoo ou dans un musée où chacun défile devant l'objet d'intérêt pour prendre sa photo. Ils s'excitent, grommellent, nous nous poussons car ils sont trop casse-pieds, ils prennent leur photo sans dire bonjour, ni au revoir, ni merci et s'en vont en nous lançant un "vous les avez payés au moins pour la photo"?! Que faire devant tant de connerie amoncelée? J'aurais voulu disparaître, honteuse d'être moi aussi touriste et blanche, forcément associée dans l'esprit des gens à ce genre de personnes.
Nous avons admiré le coucher de soleil depuis le fort, domaine des singes. Les mâles patrouillaient, les femelles se nourrissaient, assises confortablement dans les arbres, faisant glisser leurs doigts serrés le long des branches pour en détacher les minuscules feuilles vertes qui essayaient désespérément de pousser. Les petits eux se chamaillaient, sautaient dans tous les sens, se poursuivaient de branche en branche, se retrouvant parfois dans des situations périlleuses.
Le lendemain, grasse matinée et déjeuner à l'ombre des bougainvilliers en fleurs, c'est les vacances dans les vacances! Nous visitons le palais, admirant les superbes vues plongeantes qu'il offre sur le village et ses anciennes fresques qui donnent une petite idée de ce à quoi pouvait ressembler la vie dans un tel endroit à cette époque. Malheureusement seule une partie du bâtiment est accessible au public car la structure de l'autre partie n'est pas sûre et les singes en ont pris possession. Dan a ensuite profité de cet endroit idyllique pour travailler un peu et je suis allée faire un tour en vélo. A peine partie je crève sur de grosses épines. Ramenant mon vélo au centre ville en le poussant, un homme me salue avec un grand sourire inhabituel. Je comprends pourquoi plus tard, c'est le réparateur de pneus crevés du quartier. Il me répare les deux trous en quelques minutes pour six roupies (huit centimes suisses) et me voilà repartie!
Près d'une école une jeune femme m'interpelle pour m'inviter dans ce que je crois être sa maison. En fait c'est la maison de sa meilleure amie, mariée il y a deux mois et qui visite sa famille pour quelques jours. Elle me font asseoir au milieu de la pièce, m'offrent du thé, des trucs à grignoter super épicés et la jeune mariée me montre les albums photo de son mariage. Tout d'abord les photos des deux mariés devant les paysages les plus kitsch du monde. Ce sont des photomontages avec une esthétique très différente de la notre en Europe où déjà le fait de réaliser des photomontages pour des photos de mariage serait complètement incongru. Il y a ensuite les photos des rituels de cérémonie. Les deux jeunes femmes m'expliquent un peu comment cela se passe, les traditions, c'est intéressant. Puis viennent les photos du couple avec les différents invités, il y en a beaucoup, c'est lassant. Sur toutes les photos mon hôte tire carrément la gueule. Je lui fais remarquer qu'elle devait être fatiguée car elle ne sourit pas beaucoup. Elle me demande alors comment c'est passé notre mariage (depuis l'Iran Dan et moi disons que nous sommes mariés, c'est plus simple). Je raconte de manière personnalisée comment se passent les mariages chez nous. Elle me demande ensuite si notre mariage est un love marriage, je lui réponds que oui, qu'il n'y a que ça chez nous, elle reste songeuse. Elle me demande encore si nous pouvons nous marier entre différentes castes et je lui explique que notre société n'est pas basée sur un système de castes. Enfin elle me demande si nous avons "consommé" notre nuit de noces. Je comprends "entre les lignes" qu'elle n'a pas encore eu de relation sexuelle avec son mari. Elle me dit qu'elle n'est pas "intéressée" car elle n'aime pas son mari, mais cela doit rester un secret entre nous précise-t-elle en lançant un regard vers sa mère. Evidemment elle ne veut pas avoir d'enfants mais elle devra bien un jour ou l'autre céder aux avances de son mari, qui lui est très "intéressé", et aux pressions de la société je suppose…
Le soleil se couche gentiment, il faut que j'aille rendre mon vélo avant que la boutique ne ferme. Je pars songeuse, essayant d'imaginer ce que cela veut dire d'être lié pour la vie à une personne que l'on n'aime pas. Je repense à la famille de la guest house de Pushkar dont une des filles a fuit en France pour ne pas devoir se marier, ceci après plusieurs tentatives de suicide. Forcément les contacts avec les touristes occidentaux mettent des idées nouvelles dans la tête des jeunes. Soudain je me sens coupable d'avoir répondu si honnêtement aux questions de cette jeune femme puis je me rassure en réalisant qu'avec la télévision, ils n'ont pas besoin de nous pour se mettre de telles idées en tête.
Dimitri, un lausannois rencontré à Bundi, a fait son travail de diplôme de physique à Mumbai. Il nous explique que beaucoup de ses collègues indiens sont par contre bien contents que leurs parents leur cherchent une fiancée! Cela leur fait un souci de moins et ils peuvent se consacrer ainsi entièrement à leurs études et leur carrière. De son côté la femme quitte sa famille lorsqu'elle se marie et devient souvent femme au foyer dans la maison de sa belle-famille, même si elle a étudié. Forcément, cela change un peu la vision des choses…
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