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Après quelques courses sur le marché nous partons en direction de Jaisalmer, toujours accompagnés de Dimitri. Premier arrêt dans un petit bled pour faire réparer une charnière cassée de notre voiture. Comme nous pouvions nous y attendre, ils font le boulot "à l'indienne", tout de travers mais ça tient quand même. Lors de tels arrêt, c'est normalement la voiture qui capte l'attention, puis moi en tant que femme et enfin Daniel. Cette fois c'est Dimitri qui nous vole carrément la vedette, un peu rouquin, avec ses cheveux frisés et ses tâches de rousseur. Ce n'est pas plus mal, Dan peut ainsi faire réparer la charnière tranquillement, avec les conseils de cinq personnes seulement au lieu de trente! Le nombre de gamins présents grandit de seconde en seconde et la sonnerie de l'école toute proche ne semble pas vouloir retentir, évidemment, c'est midi et la pause va durer une heure ou deux!
Nous pénétrons gentiment dans le désert du Thar, les petites routes nous offrent un paysage toujours plus aride, plat, ponctué de dunes légèrement buissonneuses. C'est étonnant comme la région est habitée. Les maisons ressemblent un peu à des "cases" africaines, cylindres de terre surmontés d'un toit conique de paille ou de branchages, rassemblées en petits groupes autour d'une cour extérieure. Stupéfiant aussi de trouver, au milieu de tout ce sable, quelques champs de blés magnifiques! L'irrigation ne doit pas être une mince affaire! Arrêtés pour prendre en photo l'un de ces champs de blé, je m'éloigne un peu pour trouver un bon point de vue. Quand je reviens vers la voiture, quatre adolescentes, de l'autre côté du fil barbelé qui sépare la route du champ, observent avec des grands yeux et des demis sourires les deux spécimens mâles qui m'accompagnent et qui les observent en retour. Cela fait un peu zoo, mais de quel côté de la barrière se trouve donc l'animal étrange? J'aimerais prendre des photos de se fières adolescentes, malheureusement la lumière est dure et verticale. Nous nous retrouvons par contre avec toute une série de photos très artistiques prises avec notre appareil par la plus dégourdie des quatre qui s'amuse bien avec ce gadget électronique. Il y a par exemple moi sans la tête, un bout de barbelé flou, une main en gros plan, etc.
Nous rejoignons la grande route pour quelques kilomètres où nous mangeons dans un dhaba le dahl, sabzi et chapatti habituel et invariablement super épicé. Le propriétaire nous a préparé une adition toute bien écrite à la fin de laquelle le total est le double de ce qu'on peut considérer comme raisonnable. Dan argumente et pour bien faire comprendre son point de vue déchire l'adition avec des gestes théâtraux. Cela fait bien rire les potes du propriétaire et ce dernier un peu moins.
Il est déjà tard et nous trouvons un charmant endroit pour camper, un peu en retrait de la route, au pied d'une dune, à l'ombre d'arbres aux épines mesquines qui viennent se planter dans nos pieds avec un malin plaisir. Nous escaladons la dune pour découvrir le paysage qui s'étend au loin, sableux et épineux, quelques huttes dissimulées de loin en loin dans les replis de ce paysage ondulé. Nous nous reposons là et redécouvrons comme des enfants les joies du sable et son doux toucher.
Un jeune gardien de chèvres noires aux grandes oreilles plates et pendantes passe près de nous. Il est muni d'une longue perche en bambou se terminant par un crochet métallique qui lui sert à secouer les hautes branches des arbres pour en faire tomber les feuilles vertes dont raffolent ses protégées. A une dizaine de mètres de nous, sous un arbre, il nous lance des regards discrets tout en faisant un bruit spécial avec sa bouche pour appeler ses chèvres. Nous essayons d'imiter ce bruit, les chèvres ne sont pas dupes car ce n'est pas très réussi mais le berger nous décroche un sourire éclatant qui illumine ses yeux noirs et son beau visage. Il continue sa route à la recherche de verdure. Plus tard, il nous rejoint avec deux de ses amis bergers. Nous nous regardons dans le blanc des yeux en souriant. Heureusement l'appareil photo est un bon moyen pour établir un contact. Nous photographions leurs chèvres, ils rigolent, nous les photographions eux aussi, fiers comme des paons et leur montrons comment nous pouvons faire des petits films. Ils aiment beaucoup, cela les fait sourire et ils nous sortent même quelques mots d'anglais. Dans le sable ils nous écrivent leurs âges, une quinzaine d'année. Nous admirons le coucher de soleil de soleil qui enflamme peu à peu l'horizon.
A nouveau les tracteurs, vélos et autres passent au loin sur la route, ralentissent, observent sans doute abrité par l'obscurité, puis reprennent ensuite leur chemin. Nous passons donc une soirée tranquille sous les arbres. Une fraîcheur surprenante et la beauté de la voûte céleste parée de tous ses diamants étoilés viennent nous rappeler c'est le désert qui nous accueille pour cette nuit, un désert bien loin de l'image hostile et stérile de dunes inhabitées qui s'étendent à l'infini.
Personne n'est venu nous réveiller cette fois-ci, c'est la chaleur qui s'en est chargé. Deux Indiens nous observent dans nos gestes quotidiens. L'un, timide, reste assis à quelques mètres de nous sous un arbre. L'autre, plus intrusif, accepte le thé que nous lui offrons, les biscuits, examine la voiture sous toutes ses coutures et est tout content de boire à notre robinet d'eau. Coincés par la langue, nous échangeons peu de mots mais c'est drôle de constater même ainsi les différences de caractères et d'approches.
Le paysage défile à nouveau, toujours aussi beau et exotique que la veille, toujours composé des mêmes quelques éléments mais pourtant toujours si différents. Aujourd'hui nous apercevons même des paons en liberté, se protégeant leur plumage à l'ombre des buissons. Du coup à Jaisalmer, c'est le choc. Déjà un type arrive à nous arnaquer pour le parking (du moins nous croyons car le jour du départ les choses seront plus floues). Il parait que c'est plus romantique de prendre un hôtel à l'intérieur du fameux fort et c'est dans ce but que nous pénétrons dans cette sorte de Disneyland à l'indienne, certes magnifique mais où tout semble poussé à l'extrême pour plaire aux clichés des touristes, tout y sent l'artificiel. Bon, il fait chaud, pas envie de parcourir toute la ville à la recherche d'une guest house, nous prenons des petites chambres fraîches dans une ancienne maison tout de même pleine de charme, il faut le reconnaître.
Pour l'anecdote, nous avons essayé de manger à la guest house le soir. Les deux mecs se sont retrouvés avec des chappatti recouverts d'une sorte de curry au fromage et à la tomate en guise de pizza. Dan, qui en avait commandé une aux champignons s'est vu présenter la chose recouverte de cacahuètes alors que le serveur, imperturbable, lui affirmait que c'était des "mushrooms". J'avais commandé un curry au pois et aux champignons et je me suis retrouvée avec un bol rempli du même mélange utilisé pour les pizzas, c'est-à-dire pas de trace de pois, et toujours des cacahuètes en guise de champignons. Nous avons quand même touché deux mots au patron et le serveur est passé en mode "big sorry, big sorry brother"! Nous sommes plutôt devenu potes après mais nous avons tout de même changé de crèmerie!
Le fort de la ville et ses nombreux bastions cylindriques est moins impressionnant en réalité qu'en plan car ces fameux bastions sont au trois quart mangés par un talus de pierraille. Peut-être sommes nous blasés après le fort de Derawar au Pakistan mais pour moi Jaisalmer vaut la peine surtout pour ses haveli, maisons aux façades finement sculptées, ciselées à l'aide du marteau et du ciseau afin de transformer la pierre en dentelle. On se retrouve à se balader dans les ruelles les yeux levés au ciel, ce qui à l'avantage d'effacer du champ de vision les vendeurs un peu trop motivés, les conducteurs de rickshaw intrusifs et les devantures des magasins de souvenirs. Le fort est un objet touristique à part entière. Les sourires, si il y en a, sont motivés par des raisons évidentes et les rares personnes qui ne profitent pas du tourisme tirent plutôt la gueule, c'est compréhensible. Par contre, plus on s'éloigne du fort dans la ville qui l'entoure, plus on découvre une vie tout de même plus authentique, dans des rues un peu moins jolies mais où les sourires sont tellement plus nombreux et plus francs.
Deux jours de visites et de farniente ont largement suffit pour nous donner envie d'aller voir ailleurs. Nous quittons Dimitri, nos routes se séparent. Il part vers le Nord, vers les montagnes, avec des envies de fraîcheur et de beaux paysages. Nous partons ver le sud, encore une fois vers le si beau désert du Thar et vers les grandes chaleurs, avec des envies d'Inde plus authentique, à voir…
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