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Dans nos guides il est écrit que les villages de la région sont très intéressants à visiter, très riches en artisanat et que dans celui-là par exemple nous pouvons admirer l'architecture traditionnelle du coin. Comme ce village est plus ou moins sur notre route, nous décidons d'y passer. Mais arrivés à destination nous nous rendons compte de l'absurdité de la chose… Nous faisons demi-tour sans nous arrêter.
Comment visiter un tel village sans être voyeur alors que l'on est venu juste pour cela dans ce trou perdu. Les gens le savent bien et nous regardent avec de grands yeux qui demandent ce que nous voulons. Et nos regards disent "oui, nous sommes venus exprès ici car on nous a dit que vous aviez des jolies maisons, ce serait cool si vous nous en montriez une". Normalement nous arrivons par hasard dans les villages, tout est plus simple à justifier et donc plus naturel, les gens le sentent: "nous sommes arrivés dans votre trou perdu parce que nous allons de telle ville à telle autre en passant par les petites routes parce que c'est plus beau et comme il fait nuit nous devons nous arrêter pour dormir".
Comment alors visiter une telle région? Avec les tours qui passent toujours par les mêmes villages où les habitants font les mêmes gestes tous les jours aux mêmes heures, ceux qu'on attend d'eux, méprisant les touristes dont ils vivent? Si cela se trouve avec la manne du tourisme le villageois s'est acheté un métier à tisser automatique et le cache quand les minibus arrivent. Au moins cela rapporte de l'argent au village et participe à la conservation d'un artisanat traditionnel et d'un savoir faire. Par contre l'échange est souvent nul, on vient, on regarde, on achète et on repart.
Si au moins nous savions le Indi, ou plutôt le dialecte qu'ils parlent ici! Nous pourrions échanger sur un pied d'égalité, expliquer que nous avons lu des choses sur leur région, leur artisanat, que cela nous intéresse parce que c'est très différent de chez nous. Je pense que savoir la langue nous donnerait une clé pour ce genre de visite. Sans cela, l'expérience avortée de ce matin là nous a déplut au possible, nous ne retenterons pas la chose, nous étions trop mal à l'aise face aux regards interrogateurs. Mais qui sait peut-être n'y avait-t-il pas de raison? Peut-être ces gens auraient été tout contents de nous montrer leurs maisons. Lors de notre court séjour au Bénin nous avions rencontré des gens tout heureux de voir des touristes arriver chez eux, car pour eux cela voulait dire que le monde avait conscience de leur existence, ils étaient flattés, fiers et curieux, contents eux aussi de pouvoir nous questionner. Evidemment au Bénin ils parlent français…
Nous filons donc sur Junagadh à travers la plaine peu réjouissante du Gujarat, sous un ciel gris et lourd. La grande route passe entre les salines qui de loin ressemblent à de la culture de neige. Elle passe surtout au milieu des industries en tous genres et pour essayer d'y échapper nous tentons la petite route. Erreur sur toute la ligne! Elle passe par de petites agglomérations très vivantes et sympathiques mais moches et aux rues envahies. Son état est catastrophique, nous nous faisons secouer comme rarement, nous bouffons de la poussière, il y des déviations tous les cinquante mètres, tout un tas de choses qui font que nous avançons à un rythme déplorable dans un décors tout aussi moyen qu'avant et sous une chaleur tout aussi pesante. Nous ne pouvons pas gagner à tous les coups!
C'est avec soulagement que nous arrivons à Junagadh. Est-ce parce que le climat et si lumineux et chaud que les restaurants dignes de ce nom sont sombres au possible. Même en plein jour on se croirait la nuit, vitres teintées, rideaux et ameublement lourds, tout ce que j'aime. Les lampes constituent le point culminant de la décoration, je vous laisse imaginer… et ben c'est pire! Dans celui ou nous mangeons le soir, le staff est essentiellement constitué de népalais. L'un est très causant, il nous raconte ce qu'il fait là, nous montre une photo de sa fiancée, regarde nos photos, nous pose plein de questions et conclut que la Suisse c'est un peu comme le Népal, en tous cas pour les montagnes. Il gagne moins qu'un serveur indien (je ne me souviens pas du chiffre), c'est-à-dire pas grand-chose mais cela lui permet tout de même de faire des économies pendant quatre mois pour ensuite retourner chez lui et être plus à l'aise que si il était resté là-bas, surtout vu la situation actuelle au Nepal.
Le jour suivant nous le passons à ne rien faire et cela nous occupe beaucoup, comme d'habitude. Junagadh est réputée pour un complexe de temples Jain situé au sommet d'une colline et que l'on atteint en grimpant 10'000 marches. Nous évitons à cause de la chaleur et parce que les temples Jain c'est bien joli mais on sature assez vite. La ville est très accueillante, entourée de collines et de verdure. Ce n'est peut-être qu'une impression mais elle semble plus pauvre que les villes que nous avons visitées jusqu'à présent, par contre nous ne rencontrons aucun mendiant. Une fois de plus nous sommes choqués par ces gens, maigres et pauvres, qui vivent sur les trottoirs aux pires endroits de la ville, sur les routes les plus bruyantes et polluées. Ils vivent là, sous le regard de tous, avec leurs maigres possessions, sous trois bouts de cartons, de sacs en plastiques ou en toile de jute. Ils doivent bien y trouver un avantage par rapport à ceux qui installent leurs campements de fortune sur un terrain inutilisé entre deux champs à la campagne. Des fois leur sommeil de faible ressemble à la mort et leur état laisse deviner qu'ils n'ingurgitent pas que des bonnes choses pour la santé.
Nous nous baladons dans les ruelles et passons les heures chaudes dans le parc du fort. Cet endroit semble avoir ses habitués. Un gamin et une gamine magnifiques dont nous faisons rapidement la connaissance, un jeune homme qui s'occupe de l'entretien et trois femmes qui discutent par terre à l'ombre d'un arbre, leur ouvrage à la main. L'une d'elle a posé son enfant dans un hamac pendu à une branche, elle a donné un bon coup d'élan, le bébé s'est balancé un moment puis s'est endormi, elle peut tranquillement tchatcher avec ses amies. La pause doit être finie et deux femmes se lèvent pour se mettre à ramasser les feuilles mortes. La troisième, visiblement pas employée du parc, vient s'asseoir avec un sourire malicieux au coin des yeux sur le banc en face de nous. Elles est vite rejoint par les deux gamins avec qui elle cause et rigole comme si ils étaient des amis de son âge. A force de regards à la dérobée et de sourires gênés la "discussion" s'engage peu à peu quand le gamin nous offre un petit fruit vert ramassé par terre et nous fait signe de le manger. Comme il est hilare devant notre air sceptique, nous demandons à la femme si la chose est effectivement comestible puis y allons de bon cœur. En fait c'est des petites mangues vertes qu'ils vendent aussi sur les marchés et utilisent dans les salades. Je ne sais pas si c'est une sorte spéciale ou si elles ne sont simplement pas encore mûres. C'est assez amer mais Dan aime bien et le fait comprendre au gamin en le remerciant. C'était à prévoir, quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons les mains remplies de ces petites mangues et devant notre air éberlué les enfants sont radieux et fiers.
La femme est très curieuse, elle nous observe sans gêne, nous tient des discours dans sa langue puis s'arrête de temps en temps pour voir si nous avons compris. Bien sûr que non, elle rigole un bon coup et elle continue. Nous arrivons à en tirer qu'elle est mariée, a un enfant, celui qui dort tout près dans le hamac et que ceux du parc ne sont pas à elle mais que le jeune homme est son frère. Elle nous présente aussi ses deux amies qu'elle fait venir nous dire bonjour, toutes émoustillées de donner la main à Dan. Elles aussi nous racontent des trucs, allez savoir quoi, peu importe en fait le courant passe sans mots.
Nous faisons le tour du fort en observant un groupe de touristes indiens très intéressés par ce que leur dit leur guide sur un ton plutôt autoritaire. C'est assez drôle, on a l'impression qu'il est en train de les mettre au courant du timing du voyage et gare à celui qui sera en retard pour le départ du car! Le fort possède deux baoli (baori au Rajastan), ces puits profonds décorés de sculptures et hauts-reliefs, dont le fond est toujours accessible par des marches. A l'entrée du fort on peut faire une offrande sur quelques petits hôtels dédiés à certaines divinités. L'une d'elle semble être protectrice des enfants car plusieurs cadres avec des photos de bambins côtoient les bâtons d'encens. On achète les noix de coco qui servent d'offrandes à une vieille dame aux allures de rockeuse avec ses lunettes noires qui protègent des yeux qui en ont trop vu. J'achète une noix de coco pour la manger mais les enfants du groupe d'indiens ne s'embarrassent pas et piochent allégrement dans les plats des dieux et déesses sous les regards et cris réprobateurs des parents. Quelle sera la punition divine?
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