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De Junagadh à Diu nous ne tentons plus notre chance, nous prenons la route principale qui d'ailleurs ne se révèle pas si désagréable à l'approche de la mer. Nous croisons souvent des hommes en habits traditionnels du coin. Ils sont tout en blanc. Leurs pantalons, dont le fond descend bas, se resserrent comme des collants en dessous des genoux et fait paraître leurs mollets comme des saucisses. En haut ils portent une courte veste de coton, plissée de la poitrine à la taille et parfois piquée de fines broderies rouges presque invisibles à quelques mètres de distance. Sur la tête, c'est le turban habituel ou un bonnet en laine en forme de cylindre légèrement rétrécit en haut.
Diu figure sur notre route comme des vacances dans les vacances avec au programme dormir, manger, se baigner et lire. C'est une île, ancienne enclave portugaise, assez cotée auprès des touristes indiens du Gujarat mais encore relativement peu auprès des occidentaux. En plus des plages, qui sont certes agréables mais pas paradisiaques, ce qui attire les indiens, surtout les mâles, c'est l'alcool. Effectivement l'alcool est interdit au Gujarat, état qui a vu naître Ghandi. Comme Diu, en tant qu'ancienne colonie, est directement sous le contrôle de l'Etat, l'alcool y est légal. Le village regorge donc de petits magasins d'alcool agrémentés de quelques tables et chaises où, dès dix heures du matin, les hommes en vacances ou en week end sirotent bières, rhum ou whisky. Comme quoi, encore une fois, la prohibition ne mène pas à grand-chose!
Nous avons passé cinq jours dans le village de Diu logeant sur le toit d'une église toute blanche transformée en musée, appartements et guest house. Le village est déjà bien amoché par les constructions des nouveaux riches qui comme partout ont des goûts architecturaux à mon avis très discutables. Il reste pourtant au cœur du village d'anciennes maisons coloniales auxquelles la patine du temps confère un charme fané, un peu à la "cubaine", le long d'étroites ruelles endormies ou le temps semble ralentir au point de pouvoir s'arrêter. Avant d'élire domicile sur une plage, nous avons exploré un peu ce qu'offrait cette petite île mais nous sommes rabattus sur la plage la plus touristique car c'est la seule où nous pouvions nous étendre à l'ombre d'un arbre. Les autres, certes plus sauvages n'étaient que des langues de sables brûlantes sous le soleil vertical.
Le premier jour, un dimanche, la plage était peuplée de touristes indiens plus ou moins sobres qui nous trouvaient très blancs et intéressants! Il a fallut répondre des dizaines de fois aux mêmes questions et poser pour les photos au milieu de groupes de vacanciers joyeux, mais c'était assez drôle. Les femmes se baignent habillées et vu l'attention que nous attirions rien que par notre couleur, j'ai aussi préféré me baigner en pantalon et T-shirt (pas blancs évidemment). Même ainsi, dès que nous nous mettions à l'eau, les baigneurs se regroupaient systématiquement autour de nous. En fait peu savaient nager et ils étaient tout fous de voir Dan nager un peu au large. Mais honnêtement la nage ce n'est pas vraiment notre fort, nous préférions sauter dans les vagues avec eux, c'était bien plus drôle, même si j'avais peur, pour certains trop bourrés, de ne pas les voir ressortir des vagues qui les prenaient par surprise, heureusement leurs amis plus sobres veillaient.
Les jours suivants ce fût beaucoup plus tranquille et nous avons pu faire une cure de lecture, allongés sur le sable à l'ombre des arbres. Nous allions nous tremper quand la chaleur nous donnait des envies liquides, sautant dans les vagues, essayant de surfer dessus ou nous laissant porter par elles dans les chambres à air de réserve de notre voiture, gonflées pour l'occasion. Au moins elles auront servi! Nous avons fait la connaissance de quelques "habitants" de cette plage pour qui elle représente leur gagne pain.
Papu vend des petites salades de pois écrasés et grillés qu'il mélange avec des bouts de tomates, d'oignons et de mangue verte et arrose de jus de citron et de poudre de piment. Il porte tout son nécessaire dans une boîte métallique accrochée autour de son cou et joliment peinte. Il vient tous les jours de Una, une ville à une vingtaine de kilomètres de Diu. Il arpente la plage toute la journée en proposant ses salades à qui veut. Cela ne l'empêche pas, dans les moments creux des jours de semaine, de s'asseoir à l'ombre contre le tronc d'un arbre pour se reposer et parler avec ses potes en regardant la mer. Cela ne l'empêche pas non plus de faire la conversation aux touristes, de venir se baigner et faire le fou dans les vagues pendant une heure avec nous. Ne sachant pas trop quoi penser d'une telle vie nous lui demandons si son business marche bien, son visage se fend d'un large sourire et il nous répond que oui. Il vend sa petite salade à cinq roupies, un prix bien trouvé car bon marché mais limite par rapport au pris de la matière première si on réfléchit. Il nous apprend qu'il fait deux cent roupies par jour de semaine et cinq cent par jour de week end!!! Nous sommes sciés car le serveur du restaurant de la veille gagne cent roupies par jour et travaille toute la journée, loin de sa famille qui vit au Rajastan. Papu semble vraiment très content du boulot qu'il s'est créé même s'il nous explique que nous sommes des VIP par rapport à lui car nous gagnons au moins 1000 roupies (25 frs) par jour! S'il savait qu'il est encore loin du compte…
Le pote de Papu est un père de famille petit, rond et rigolard qui vend de l'eau fraîche en sachets. Il pose sa glacière toujours sous le même arbre et laisse ses trois jeunes garçons arpenter la plage en proposant eau, noix de coco et œufs durs. Quand Papu nous offre une de ses salades pour nous faire goûter, il tient absolument à nous offrir de l'eau même si nous en avons encore un thermos plein! Papu pense que lui aussi fait un bon business avec tout ce qu'il vend. Ses gamins, malicieux aux grands yeux noirs et rieurs, ne se font pas prier quand nous leur proposons nos "bouées" pour aller s'amuser dans l'eau. Le lendemain le père nous explique qu'ils ont pris froid en se baignant la veille (il fait au moins 40°!) et nous montre les médicaments qu'il a avec lui dans sa poche. Conclusion, ils n'auront pas le droit de se baigner aujourd'hui dit-il d'un air sévère. Mais une demi-heure plus tard les trois sont dans l'eau sous le regard attendri de leur père…
Il y a aussi les photographes qui bravent le sable et l'eau, tenant leur précieux appareil à bout de bras pour tirer le portrait des vacanciers en train de sauter dans les vagues. A vingt roupies la photo, cela semble être un bon business aussi. Il y a encore le groupe des "sportifs" qui, toute la journée assis sous leur parasol essayent de vendre des tours de bateau à moteur, de parapente tiré par un bateau et de jet ski ou plutôt la version indienne du jet ski. Effectivement cela y ressemble mais le guidon est fixe. Le client s'assied là comme sur un manège et se laisse diriger par la personne qui vient derrière lui et manipule un moteur de bateau! Un jour ce groupe de "sportifs" se retrouve avec une planche à voile, nous ne comprenons pas bien comment elle est arrivée entre leurs mains mais ils aimeraient la monter correctement et savoir comment cela s'utilise. Comme à cette heure nous sommes les seuls blancs sur et qu'en tant que blancs nous savons forcément faire de la planche à voile, Dan se retrouve à essayer de tenir debout sur cette trouvaille, chose qu'il n'a pas tentée depuis une bonne douzaine d'année. Il arrive à faire un aller-retour chancelant et nos hommes sont déjà tout admiratifs. Ils se lancent avec enthousiasme et courage dans le domptage de cette nouveauté rétive qui les expédie inlassablement dans l'eau. En fin d'après-midi le plus coriace a tout de même fait des progrès mais aucun doute qu'il dormira bien cette nuit!
Un matin nous nous sommes levés à l'aube dans l'espoir d'aller observer les pêcheurs de Vanakbara, un village à l'autre bout de l'île, revenir du large avec leur prise. Nous avons traversé l'île dans cette ambiance de petit matin, tout était endormi et l'air retenait encore un peu de la fraîcheur de la nuit. C'était pourtant déjà trop tard, nous le savions car à Diu les derniers pêcheurs revenaient déjà vers la berge. De toutes façons nous sommes tombés sur un jour un peu spécial, nous l'avons compris en croisant beaucoup de femmes marchant le long de la route avec dans leurs mains des offrandes de fleurs, de noix de coco, de pigments et d'encens. A Varnakaba la rue principale était animée et colorée de toutes ces femmes qui sur des bouts de tissus avaient installés leurs fleurs et noix de coco que d'autres femmes venaient acheter. Sur les quais du petit port, on triait les derniers poissons à même le sol, juste à côté des latrines, dans une espèce de fine couche gluante et dangereusement glissante, mélange odorant d'écailles de poisson, de poussière et d'un tas d'autres choses… Nous avons admiré les jolis bateaux en bois peint et décoré de petits fanions multicolores et observé un capitaine faire un rituel à la proue de son bateau. Il l'a recouvert d'un tissu brillant puis y a accroché un collier de fleurs tout en faisant brûler de l'encens. Sur un petit plateau doré à côté de lui attendait encore des poudres colorées et des fleurs mais nous nous sommes éloignés, ne voulant pas déranger ce capitaine sûrement occupé à demander aux dieux de le protéger lors des tempêtes et que ses filets soient chaque jour remplis par leurs bienfaits. Chaque bateau avait sa petite décoration de proue mais certains colliers de fleurs dénonçaient un manque de ferveur récente!
Nous n'avons pas réussi à savoir exactement en quoi consistait la célébration du jour, même si plusieurs se sont lancés dans des explications religieuses toujours compliquées et d'autant moins claires qu'elles n'étaient pas en anglais. Le soir, sur le toit de notre église, face au couché de soleil, nous avons entendu des rythmes de tambours sortir des palmiers et d'entre les maisonnettes de Diu, suivant sûrement le cortège que nous avions croisé lors de notre retour au village, un cortège composé essentiellement de femmes et de deux grandes marionnettes blanches.
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