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C'est à nouveau dimanche et nous espérons que cela nous portera chance pour sortir de Mumbai sans encombre. Le problème c'est que la grande route qui sort de la ville dans la direction qui nous intéresse ne commence qu'à six kilomètres du centre et qu'entre deux il y a les quartiers marchands encombrés. Nous les évitons par un détour en espérant rejoindre la grande route par la suite. Cela a l'air facile et tous les chauffeurs de taxis nous disent que c'est ce qu'il faut faire. Nous avançons, demandant notre chemin régulièrement, on nous répond systématiquement "toujours tout droit". Au bout d'un moment je commence à m'inquiéter, nous devrions bifurquer mais comme on ne sait pas trop où exactement, nous faisons confiance au gens qui continuent de nous dire que c'est tout droit et puis à droite au panneau. Grossière erreur, au bout de dix kilomètres nous n'avons toujours pas trouvé le panneau et je suis sûr que nous sommes dans la mauvaise direction. Nous interrogeons tous ceux que nous pouvons mais il ne s'en trouve qu'un seul pour nous dire d'un air surpris que nous sommes bien trop loin et dans la mauvaise direction, les autres continuent de nous envoyer "toujours tout droit"!!! C'est la politesse indienne, plutôt que de dire qu'on ne sait pas répondre à une question, qu'on est incapable de fournir l'aide demandée (ce qui serait très impoli) on dit n'importe quoi… Je dois avouer qu'avec notre culture occidentale nous avons de la peine à saisir en quoi cela est très poli de faire perdre des heures à quelqu'un en l'envoyant n'importe où!
A peine avons-nous trouvé notre route que voici une déviation toute jolie est bien indiquée. Mais là aussi, nous indiquer la fin de la déviation aurait été un effort trop grand. Nous voilà perdu dans une zone horrible, probablement un quartier de ce que l'on appelle "New Bombay", des rues sans âme et sans vie, bordées par des logements pour nouveaux riches et des bureaux de grandes entreprises. Ce sont des bâtiments immondes, clinquants de matériaux pseudo luxueux et dont la construction est malgré tout si mauvaise qu'ils ont déjà un petit aspect délabré! Nous sortons enfin de Mumbai sur une route principale mais pas si grande, qui traverse des paysages de plus en plus beaux. L'idée était d'arriver à Ganpatipule pour le soir mais nous ne sommes pas très en avance. Pour trouver ce petit bled, à nouveau nous aurions mieux fait de ne jamais demander notre chemin. Tous veulent nous faire passer par la grande route qui fait un détour alors que nous voulons la petite route, plus courte et sûrement plus belle! Bientôt nous sommes donc perdus au milieu de la campagne, dans la nuit, sur une charmante route que tout les gens nous déconseillaient: "There is nothing interresting on this road, just small villages and jungle!"
La fameuse route, certes très étroite mais goudronnée, nous emmènent au travers de petits villages éclairés parcimonieusement. Les feux des repas en train de mijoter brillent dans les cours et découpent autour d'eux dans la nuit des silhouettes féminines affairées. En dehors des villages nos phares donnent naissance sur notre passage à une haie d'honneur un peu surnaturelle d'arbres tarabiscotés blancs et grimaçants. Il est déjà tard et la route tourne de plus en plus dans une direction qui ne nous plait pas, nous décidons de nous arrêter là, de camper et d'aviser le lendemain.
C'est un immense arbre majestueux, recouvert de feuilles, aux branches tordues et envahies de lianes, qui abrite notre sommeil au bord des champs en terrasses. Derrière l'ombre des branches, des lianes et des feuilles de cet arbre sorti directement d'un conte magique, la nuit s'est parée de ses tous ces brillants et vibre d'une musique qui ressemble un peu à celle des nuits du sud de la France avec des notes de "jungle" en plus et celles d'un transistor lointain. Quelques motos et voitures ralentissent, d'autre s'arrêtent quelques instant pour nous observer dans la lueur de leurs phares, sans rien dire et nous non plus car nous ne les voyons pas, éblouis par la lumière. Personne ne vient nous demander ce que nous faisons ici. Le matin c'est les vaches et des bruits dans l'arbre qui nous réveillent. Nous sortons la tête et saluons avec un grand sourire un paysan assis sur une branche, qui cueillit les plus belles feuilles de l'arbre et les laisse choir par terre afin que ses deux fils les récupèrent. Notre sourire ne lui plait pas ou peut-être n'a-t-il pas le droit de cueillir ces feuilles sur cet arbre… Le fait est qu'il descend de son perchoir et qu'il disparaît au plus vite, ses deux fils sur ses talons...
Ganpatipule est tout proche mais la route étroite, les milles bifurcations, les indications foireuses de tant de politesse, tout cela fait qu'il nous faut encore une ou deux heures avant d'y arriver. Le paysage est superbe, la terre, d'un rouge rouille, tranche avec le vert d'une végétation bien luxuriante étant donné que nous sommes à la saison sèche. Les champs en terrasses sont vides, on brûle, on prépare pour les prochaines semences. La paille est stockée à côté des maisons, toujours surélevées du sol. Les petites maisons de terre, de pierre ou de ciment ont une sort de "tonnelle" devant l'entrée sous laquelle une ombre en dentelle est dispensée par des paravents de feuilles de palmiers tressées. Nous croisons des gens qui remontent de la rivière, une épuisette dans une main et l'autre pour soutenir sur leur tête de lourds paniers d'osier d'où dépassent des feuilles vertes et qui sont sûrement remplies de poissons frais.
Nous visions Ganpatipule dans l'espoir d'y faire peut-être notre pause plage. Pour finir nous n'y restons qu'un jour. La plage est belle mais la mer extrêmement agitée. Sauter dans ces vagues puissantes est une partie de plaisir mais relève plus du sport de combat que de la détente! De plus le village est éloigné et le seul endroit pour dormir est un établissement du gouvernement qui offre de tentes dans lesquelles il faut à chaque fois tout cadenasser, c'est donc moyennement détendant! Le soir nous faisons la connaissance de deux familles en vacances pour quelques jours. Ils nous invitent à partager les mangues qu'il ont récupéré au passage dans leur maison de campagne toute proche: je n'ai jamais mangé de telle mangues, même à Cuba! Ce sont des familles aisées. La conversation tourne rapidement autour des mariages, arrangés ou par amour, c'est décidément une question qui les travaille. Ils nous parlent aussi de la surpopulation masculine dans leur pays, à cause des avortements de fœtus féminins ou pire, des assassinats de bébés nés filles. Bien sûr c'est interdit par la loi mais dans les campagnes les gens sont pauvres et pas éduqués, tout continue à se faire clandestinement. Ces deux familles sont pourtant positives, ils pensent que dans deux ou trois générations, les mariages arrangés et ces "problèmes de filles" seront de la vieille histoire. Ils me semblent très optimistes mais je souhaite aussi qu'ils aient raison!
Le lendemain, il est midi quand nous partons, il fait une chaleur étouffante, le petit ventilateur que Dan nous avait installé à Mumbai a rendu l'âme dans une odeur de plastique brûlé. Les mécaniciens nous avait bien dit que nous aurions mieux fait d'acheter le "made in India" plutôt que le "made in China", franchement j'ai quelques doutes. De plus je me paye un gros rhume attrapé sans doute dans des locaux climatisés de Mumbai. Heureusement nous roulons, toutes fenêtres ouvertes, le vent chaud fouettant notre visage. Nous nous arrêtons seulement pour manger en regardant à la télévision des clips vidéo indiens déjà un peu vieux. Dans l'un deux on voit le chanteur danser avec son groupe en shorts en jeans effilochés dans les rues aux arcades de Berne. Dans le clip suivant, ils sont dans un petit village de montagne recouvert de neige, on ne voit pas les routes sous ce manteau blanc mais le chanteur attend sa belle au sommet d'une montagne en Ferrari!!! Peut-être l'attend-il depuis l'été?! Il y a une quinzaine d'année la Suisse était très populaire pour de tels tournages ou pour des films. Presque tous les Indiens sourient quand on leur parle de la Suisse, pourtant si petite et si loin d'eux, ils la connaissent le la télévision et c'est "le paradis sur terre", nous ne sommes pas peu fiers… Maintenant la Suisse a, parait-il, perdu de sa popularité et c'est la Nouvelle Zélande qui est en vogue.
Le paysage continue d'être beau, même le long de la route principale. En fait il se détériore plus ou moins à l'entrée de Goa. On sent que ce petit Etat très touristique est riche et développé, pas toujours pour le plaisir des yeux étant donné que les constructions nouvelles sont toujours d'un style déplorable. Nous dormons à Panjim, la capitale, ville colorée, vivante, au bord de l'eau et qui conserve de vieux quartiers coloniaux pleins de charme. Nous avons lu dans notre guide que "Old Goa" est un highlight de toute visite à Goa, nous y faisons donc un court détour de quelques kilomètres le lendemain mais nous nous trouvons bien déçus. Effectivement il reste beaucoup de vieilles églises au milieu de stands à touristes. Mais de cette ville qui, fût un temps, rivalisait avec Lisbonne, il ne reste plus une maison et surtout aucune atmosphère, nous faisons demi-tour et continuons notre route vers le sud.
Vers Margao nous sortons de la grande route pour aller en direction de la côte. Nous passons dans des sous-bois de palmiers, au milieu de petits villages ou l'on perçoit les anciennes influences coloniales par le biais de constructions à un étage, en bois peint, aux couleurs fanées, agrémentées de porches à petites colonnes, accessibles par deux ou trois marches et où l'on se verrait bien sur une chaise à bascule en train de lire un bon roman à la lumière d'une lanterne au milieu des bruits d'une nuit exotique. On perçoit aussi, beaucoup mois charmante, la présence du tourisme et les petites échoppes placardées de marques de bière et d'alcools forts. Nous visions la plage d'Agonda ou celle de Palolem que l'on nous avait décrites comme plus tranquilles que le reste des plages de Goa. La route de la côte qui mène à ces deux plages vaut à elle seule le détour, sauvage, entre les palmiers, croisant des petits villages de pécheurs, montant et descendant mille fois au grès des collines, révélant parfois par surprise un bout de mer.
Agonda est une plage relativement belle, pas très ombragée mais très tranquille, peut-être un peu trop pour y passer deux semaines. Tout est déjà fermé car la saison est terminée. Palolem, dix fois plus touristique et avec une infrastructure impressionnante, est une très jolie plage, ombragée de palmiers. Honnêtement, sachant que ces deux plages sont les moins touristiques (sans parler des petites criques désertes accessibles seulement par la mer) de l'Etat de Goa, on ne veut pas voir le reste, ça doit être au moins la Côte d'Azur! Le village même de Palolem ressemble plus à un "super marché" pour touristes. Il y a des dizaines d'Internet cafés mais juste un magasin qui vend des fruits! On peut trouver de la Nutella, de la Nivéa, des bijoux, des sacs à miroirs et des chemises "ethno" mais des légumes et des produits frais… Pourtant il faut reconnaître que les constructions qui ont envahies le bord de la plage n'ont à mon avis pas sacrifié beaucoup de palmiers dans cette jolie crique. Il n'y a aucun gros hôtel en dur, les constructions sont basses, dissimulées par les palmiers, et les huttes sont principalement du branchage. Il parait que cela est dû à des règlements qui ont fait leur apparition avec le développement touristique de cette plage alors je dis chapeau quand même! Quand on est dans l'eau on perçoit surtout toute un rangée de magnifique palmiers, c'est assez réussi.
Palolem accueille parait-il deux milles touristes par jour à la haute saison. Heureusement notre timing se révèle une fois de plus assez convénient. Tout est en train de fermer plus ou moins mais il y a encore assez d'endroits ouverts pour pouvoir se restaurer avec un bon choix. La plage est très peu fréquentée et s'anime un peu le soir avec les locaux qui arrivent en famille après leur journée de travail. Je ne sais pas où sont les autres touristes pendant le jour car il y en a beaucoup plus dans les restaurants le soir que dans l'eau ou sur la plage pendant la journée! Ainsi L'atmosphère est assez paisible et sympa, nous nous voyons bien passer une ou deux semaines ici à profiter de plaisirs épicuriens.
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