|
L'état d'Orissa nous accueille avec une végétation plus dense et verte qui offre un peu de fraîcheur. Avec ses collines, son sol couleur rouille et ses villages aux jolies maisons de terre, le trajet nous enchante, nous nous arrêtons à l'ombre pour un petit pique-nique en route. Nous sommes entourés de bruits de jungle et nous sentons la présence des singes dans les arbres, dès que nous aurons tourné le dos il viendront sûrement festoyer avec les épluchures de légumes et les peaux de bananes laissées derrière nous. Sur le bord de la route, des familles de bergers se font cuire un peu de riz sur des feux de bois, des enfants et femmes aux habits élimés vendent quelques mangues. Ils ont l'air extrêmement pauvres. Beaucoup de femmes n'ont même pas la petite blouse courte et serrée qui se porte normalement sous le sari. Est-ce une mode locale ou est-ce la pauvreté qui les réduit à un sari sans choli?
C'est en haut d'un petite montée que le bruit du moteur me parait étrange mais je suis un peu parano depuis Mumbai. J'écoute attentivement sans rien dire et soudain mon regard croise celui de Dan, la même pensée au même moment, c'est évident ce bruit n'est pas normal. Nous nous arrêtons ouvrons le capot mais difficile de dire d’où ça vient. Nous continuons sur quelques centaines de mètres mais le bruit augmente, nous stoppons par peur d'aggraver les choses. Nous essayons d'arrêter quelqu'un pour demander de nous remorquer jusqu'à la prochaine petite ville à quelques kilomètres de là. Beaucoup passent sans s'arrêter avant qu'un chauffeur de camion s'arrête et nous apprenne qu'il n'y a que de la descente, que nous pouvons nous laisser rouler sans moteur jusqu'en bas. C'est ce que nous faisons mais un court faux plat oblige tout de même une âme serviable à nous remorquer sur quelques centaines de mètres. Arrivés en bas, à l'entrée du bled qui est un repère de camionneurs, un mécanicien fait soudain son apparition au milieu du groupe de curieux autour de nous. Il parle un peu anglais. Nous amenons la voiture jusqu'à son garage et son équipe commence à démonter, pensant que le bruit peut venir de valves mal réglées. Mais notre vilebrequin et la fameuse roue bougent bizarrement. On démonte encore plus, les réparations faites à Mumbai ont tenu le coup, le problème n'est pas là. Il est déjà neuf heure, nous allons rapidement en ville prendre une chambre d'hôtel. Quand nous revenons, ils sont en train de démonter afin d'accéder au vilebrequin. Un quart d'heure plus tard le verdict tombe "The crankshaft is broken". Nous sommes sous le coup, nous rentrons à l'hôtel sur en cyclo rickshaw, un peu éberlués par la nouvelle au milieu des camions qui nous passent de chaque côté en nous klaxonnant dans les oreilles.
Nous réalisons petit à petit ce que cette nouvelle implique. La voiture n'est pas réparable, Nissan n'existe pas en Inde. Nous pourrions faire venir une pièce de rechange de l'étranger, cela coûterait très cher, prendrait du temps et pour quelle assurance? Il faudrait encore rentrer en voiture, autant de kilomètres que d'occasion de retomber en panne. Et puis tout ça pour quoi, pour ne pas oser la revendre en Suisse ou alors à un prix qui ne vaut pas la peine par rapport au coût de la réparation? Autre solution, laisser la voiture en Inde, rapatrier nos affaires en bateau, continuer avec nos sacs à dos comme au bon vieux temps et rentrer en avion. Même si elle nous plaît mieux, cette solution n'est pas simple pour autant! Si nous sortons du pays sans la voiture, l'Inde va considérer que nous l'avons importée et va nous réclamer cinq fois la valeur de la voiture déclarée sur notre carnet de passage (sorte de passeport pour la voiture) et de plus nous perdrons l'argent déposé en Suisse en guise d'assurance. Pour éviter cela il faut prouver que nous n'avons pas importé la voiture en la faisant détruire sous les yeux d'un douanier qui pourra certifier cela. L'inde étant l'Inde, avec son amour de la paperasse et des procédures compliquées, cela nous coûtera sûrement des nerfs et de la patience. Le visa de Dan expire dans un mois et les indiens ne rigolent pas avec ça. Il ne peut pas sortir du pays pour le renouveler car la voiture est inscrite sur son passeport et les extensions sur des visas de six mois ne s'obtiennent qu'exceptionnellement. Bien sûr un mois, c'est beaucoup de temps pour organiser tout cela mais c'est sans compter que nous avons donné rendez-vous à un ami pour nous rejoindre à Kolkata afin de faire un petit tour ensemble pendant presque trois semaines. On verra bien… mais pour l'instant la voiture est dans un bled à trois cent cinquante kilomètres de Kolkata.
Nous nous levons plein de bonne volonté après une nuit remplie de pensées, nous motivant pour chercher un moyen d'amener la voiture jusqu'à Kolkata au plus vite. Mais la bonne volonté est vite démotivée dans ce pays. Ceux du garage, sentant que nous sommes coincés commencent à entrer dans un mode arnaque. Ils nous laissent croire qu'ils connaissent quelqu'un avec un camion sur lequel on pourrait mettre la voiture. Quand, comment, à quelle heure, pour quel prix, impossible de savoir, tout reste toujours flou mais ils prétendent toujours que c'est sûr, dans une heure… Exaspérés nous faisons le tour de entreprises de transport du bled. Chez chacun, il n'y a pas de problème, ils nous arrangent cela en une heure mais bien sûr une heure plus tard c'est encore dans une heure! Pour finir nous laissons tous ces messieurs nous dire qu'il font de leur mieux et nous penchons sur l'hypothèse remorquage par une voiture. C'est le patron de l'hôtel qui contacte un de ses potes avec une grosse voiture. Le type dit qu'il sera à l'hôtel vers 17h pour discuter avec nous. Etonnement il arrive à l'heure, il paraît un peu timide à propos de l'affaire. Nous discutons, fixons un prix, nous partons demain à 9h, cela nous prendra une dizaine d'heures, on va se marrer! Tant que je ne serai pas dans la voiture, je ne crierai pas victoire pour cette étape. D'ailleurs nous n'avons pas dit aux entreprises de transport de laisser tomber leurs recherches mais en font-elles vraiment? Oui, pas de problème mais cela sera confirmé dans une heure!!!
A huit heures trente la voiture qui va nous remorquer est déjà là, ils sont à l'heure, ça commence bien! Les voitures sont reliées par une courte mais solide barre métallique et nous voilà partis pour 350 km de remorquage. Nous roulons pendant dix heures, nous arrêtant une fois pour manger en vitesse dans un dhaba. Le conducteur de la voiture qui nous tire n'en est pas le propriétaire. Est-ce pour cette raison qu'il conduit bien et prudemment? En tous cas nous n'avons rien à redire. Avec lui dans la voiture se trouvent son assistant, un mécano au cas où, et un mec qui connaît bien Kolakata. Ces quatre, plus les deux types de l'hôtel qui nous ont mis en contact, plus le propriétaire de la voiture, ils seront donc sept à se partager le pactole de ce que nous leur donnons pour ce travail. Pour finir la solution du remorquage par une voiture, ce n'était pas une mauvaise idée car entre chaque état les camions sont contrôlés et cela donne des files d'attentes de centaines de camions et camionneurs en attente, surchauffés par la chaleur. Les voitures elles passent tout droit, ou plus ou moins entre les camions amoncelés sur toutes les voies qu'il faut de temps en temps essayer de faire bouger. Le paysage de l'Etat d'Orissa est toujours aussi magnifique mais Dan n'en profite pas vraiment, il doit quand même se concentrer. West Bengal, l'état de Kolkata est très beau aussi, plat, avec de belles rizières vertes et des jolies maisons de terre au toits de paille. L'image qui restera gravée dans nos mémoires est sans doute ce masque souriant bizarrement, autocollant collé à la hauteur de nos yeux sur le pare-brise arrière à un mettre devant notre nez.
Nous sommes arrivés à Kolkata et l'entrée en ville s'est révélée d'une facilité déconcertante, sûrement à cause de l'heure. Tant mieux, nous sommes cassés et demain une journée active nous attend. |