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A Palolem nous aurions pu oublier que nous étions en Inde, à rencontrer des anglais, des suédois et à manger pizzas ou fajitas. Le périple que nous prévoyons d'une dizaine de jours jusqu'à Kolkata (Calcutta) nous plonge dans ce que nous pourrions appeler l'Inde profonde et ressemble à un "road movie" sauce curry.
Dix jours de route en Inde, cela signifie dix jours de concentration intense et d'accidents potentiels. Les Indiens conduisent n'importe comment et c'est une généralité contre laquelle nous n'avons toujours rien trouvé à redire. Les accidents graves ponctuent les bords de la route, nous en croisons dix à vingt par jour sur les quelques deux cents à trois cents kilomètres que nous roulons. Les froissements de tôle sont de la routine, les gens ne s'arrêtent même pas pour constater les dégâts ou s'excuser! Si on résume, les indiens n'utilisent ni clignotants, ni rétroviseurs, ils ne regardent jamais avant de s'engager sur une route, même si ils sont piétons, ni avant d'entreprendre un dépassement, ils ne savent pas prendre les virages, ni se serrer quand il faut, ni faire quoi que ce soit pour fluidifier le trafic. Ils prennent des risques, se croient les rois de la route même sur une pétoire à deux roues exactement comme tous les autres usagers de la route et c'est bien là le problème. On ne s'étonne pas de découvrir que leurs voitures favorites du moment portent des noms comme "Sumo" ou "Matador", je me demande si la voiture "Zen" pour laquelle j'ai vu une ou deux publicités va avoir du succès… Au rayon des visions pour le moins étonnante, la dernière en date est le petit stand de glace sur roues et son vendeur immobilisés au beau milieu de la piste rapide d'une autoroute!
Les premières centaines de kilomètres dans les états de Goa et de Karnataka nous ont offert des paysages très verts, tout d'abord de forêts, puis de champs de canne à sucre. Aux alentours de Pune, ville en pleine expansion, il ne restait plus grand chose de toute cette végétation. En périphérie les collines sèches et jaunes se voient envahir par les rêves des promoteurs qui deviennent réalité. De grands ensembles de logements aux noms tout aussi évocateurs que menteurs semblent parachutés au milieu de nulle part à attendre que la ville les engloutisse pour prendre de la valeur. Les promoteurs, encore plus que chez nous, ont investi dans d'immenses panneaux où sont représentées les futures constructions, entourées de verdure et d'enfants qui jouent. La réalité est poussiéreuse et terne et les bâtiments ont déjà l'air dégradés.
La première nuit nous campons sur un petit terrain entre deux villages, une rivière et des champs de canne à sucre. Dan a le rhume et moi une migraine terrible, nous voulons nous coucher au plus vite après avoir mangé un morceau. Il nous faut renoncer pour un moment à notre projet car nous sommes repérés immédiatement et la nouvelle passe vite de bouches à oreilles. Je ne sais pas si nous verrons les trois cents habitants des deux villages réunis mais ils sont nombreux à défiler pour nous dire bonjour et s'essayer à un bout de causette. La conversation est limitée par la langue et nous y sommes peu enclins mais nos visiteurs sont gentils et contents de nous voir, nous ne pouvons pas les chasser. Au fur et à mesure que la nuit tombe, les visites diminuent d'intensité et quand nous nous asseyons pour manger ils ont tous disparus, mais c'est pour mieux revenir plus tard. Chacun essaye de nous inviter chez lui, pour manger ou boire le thé et surtout pour dormir. Ils ont l'air très frustrés que nous ne soyons pas installés dans l'un des deux villages mais un peu en dehors. Ils sortent les arguments habituels pour essayer de nous convaincre en nous parlant des animaux qui rôdent la nuit. Les seuls que nous verrons sont des lucioles en train de s'ébattre dans les champs. De toutes façons notre tente étant surélevée du sol nous tenons un bon argument et nous n'avons pas l'énergie d'aller "dormir" chez l'un d'eux. Quand nous faisons mine d'aller nous coucher, ils partent lentement, nous laissant seuls à contre cœur. Un vieux et sa femme mettent plus de temps que les autres à se résigner et s'en vont en nous racontant plein de choses dans leur langue. Nous ne comprenons rien et ne pouvons que sourire.
Ma migraine explose à ce moment, impossible de trouver le sommeil pendant un bon bout de temps tellement la douleur est forte, quand je me sens enfin sombrer dans ce qui sera ma délivrance, des coups énergiques résonnent sur notre voiture, suivis d'un flot de paroles. Nous sortons la tête de la tente, c'est le vieux couple qui vient nous inviter pour le thé ou je ne sais quoi, nous ne comprenons pas exactement et pour finir, devant nos têtes de déterrés, ils s'en vont, cruellement déçus je crois… Ma migraine ne me laisse pas retrouver le repos et Dan dort mal car je bouge tout le temps, une nuit pas terrible en résumé. A six heures nous entendons les tracteurs partir aux champs, leur musique à plein tube. A sept heures c'est un monsieur méfiant qui nous tire de notre sommeil arrivé en fin de nuit. Je grommelle et Dan sort la tête de la tente. "Why are you sleeping late?" nous demande-t-il. J'écoute Dan qui répond semi conscient aux questions insistantes de notre homme, espérant qu'avec toute sa diplomatie il arrivera à nous en débarrasser au plus vite! Le monsieur est suspicieux, il demande plusieurs fois pourquoi nous dormons ici loin de tout, d'où nous venons, pour quelles raisons et essaye absolument de savoir qui se cache avec Dan dans la tente. Je montre mon visage, il est un peu rassuré. Il pense peut-être que nous nous cachons car qui peut avoir l'idée de venir camper là. Un touriste ça va dans un hôtel avec air conditionné au minimum! Après quelques questions il s'en va enfin mais c'est trop tard, nous sommes réveillés pour de bon!
Quand nous émergeons de la tente c'est le signal pour les curieux qui attendaient à distance. Tous s'approchent pour mieux voir dont un garçon d'une douzaine d'années qui sait un peu d'anglais, avec quelques potes à lui, il est tout fier de nous montrer et faire essayer son vélo encore bien trop grand pour lui. L'air est frais, les champs ondulent sous ce soleil de petit matin. Nous déjeunons en compagnie, souriant beaucoup et essayant de communiquer. L'homme suspicieux réapparaît tout fier avec sa famille. Il a dû décidé de croire à nos histoires de tourisme et comme il parle relativement bien anglais, commence à nous vanter sa région, son pays et son métier, cultivateur de canne à sucre. En partant nous repassons par les mêmes petits villages que la veille pour rejoindre la grande route. Alors que nous n'avions récoltés que des regards ahuris et des bouches ouvertes, ce matin, les visages s'éclairent sur notre passage et les mains s'agitent. Même si nous ne les avons pas tous rencontrés, eux savent déjà tous qui nous sommes!
Entre Goa et Kolkata nous n'avons qu'un arrêt touristique de prévu, les temples creusés dans la roche d'Ellora et Ajanta. A Ellora nous ne visitons que le temple principal, histoire de ne pas saturer avec ceux que nous visiterons à Ajanta. Ce temple est hindou mais n'est pas une grotte, tout a été excavé par le haut. C'est impressionnant mais l'architecture de ce temple m'enchante moins que celle des grottes bouddhistes d'Ajanta que nous visitons le lendemain. Les temples sont creusé dans une paroi rocheuse surplombant l'anse d'une rivière perdue au milieu de la végétation. Le site même doit être superbe après la saison des pluies mais actuellement c'est la saison chaude, la rivière est asséchée et les arbres avares en feuilles. Le site est ainsi une fournaise et c'est un double plaisir de trouver la fraîcheur dans la découverte de ces magnifiques grottes où de dignes Bouddhas sculptés dans la pierre supervisent des salles à colonnes parfois recouvertes de fresques. On y voit aussi les cellules des moines, des vides cubiques excavés autour d'un vide commun ouvert dans la paroi. On se plait à imaginer qu'après les journées brûlantes de cette saison, ils pouvaient se tenir là à regarder les étoiles, à moitié dehors mais enveloppés par la fraîcheur de la pierre.
Notre première nuit de camping parmi les champs fût agréable et nous avons même du utiliser les sacs de couchage. C'est après Pune que le paysage est devenu très sec et plat et que nous avons en même temps pénétré dans ce que nous pourrions appeler l'Inde profonde. Plus nous avançons, plus la chaleur augmente sans pour autant faiblir pendant la nuit. Je transpire à grosse gouttes, ce qui ne m'est jamais arrivé de la vie. Le vent qui souffle à travers nos fenêtres est brûlant et même les touristes indiens d'Ajanta ne nous croient pas quand nous leur disons que nous voyageons dans une voiture sans air conditionné. Impossible de dormir agréablement dans la tente, nous cherchons des petits hôtels avec ventilateurs ce qui ne résout rien aux coupures fréquentes de courant qui transforment les chambres en saunas. Il fait quarante six degrés à l'ombre, on ne mange presque rien et on boit des litres sans pour autant avoir besoin d'aller aux toilettes, réellement impressionnant! Pour une fois nous aussi nous danserons et chanterons avec l'arrivée de la pluie prévue pour début juin.
A part la chaleur qui, si nous en croyons les journaux, n'est pas si habituelle pour la région, L'Inde profonde semble bien moins occidentalisée et "développée" que l'Inde que nous avons vue jusqu'à aujourd'hui et d'ailleurs elle ressemble plus au Pakistan. Les gens parlent moins ou pas l'anglais et l'alphabet latin se fait rare dans le champ de vision. Les villes se ressemblent, vivantes, bruyantes, poussiéreuses et polluées. Les gens sont surpris, curieux et fiers de voir des étrangers ici. Ils demandent sans trop espérer pour combien de temps nous sommes dans leur ville, la réponse attendue tombe, nous sommes en transit. Ils s'en doutaient mais sont tout de même un peu déçus alors ils demandent si nous avons au moins visité les attractions touristiques de leur état et nous sommes tout heureux de pouvoir leur répondre que oui si c'est le cas et que c'était "very beautiful". Les serveurs dans les restaurants ou les dhaba sont je crois fiers et contents de nous servir, ils s'appliquent énormément, tremblent de faire une faute, essayent de deviner nos envies pas toujours avec succès et surtout restent tout près de nous pour être sûrs qu'il ne nous manque rien mais surtout pour nous observer à loisir! Il faut savoir qu'il y a certaines choses qui ne surprend plus personne dans les lieux touristiques mais qui ici semblent être des choses inconcevables. Par exemple manger son riz avant sa parantha dans un thali, laisser le bol de riz dans le plat du thali, manger un repas sans chapati ou manger du chicken tikka avec du riz nature. Heureusement il y a toujours une bonne âme pour nous expliquer nos grossières erreurs et nous remettre dans le droit chemin! C'est qu'il ne faut pas faire n'importe quoi quand il nous mettent trois assiettes différentes pour manger un repas, chacune ayant sa taille, sa place et son utilité, gare à celui qui se trompe, il encoure la perplexité et la panique du serveur.
Sur la route les flics nous arrêtent dès qu'ils le peuvent en nous sifflant sans raison. Ils s'accoudent à nos fenêtres ouvertes, scrutent l'intérieur de la voiture sans rien dire, quand ils mettent trop de temps à se décider, nous les aidons en leur demandant pourquoi ils nous ont arrêtés. Alors ils reprennent leurs esprits et nous demandent des sous et prenant un air qui se veut sévère. Quand ils comprennent qu'ils n'auront rien pour leur taxe imaginaire, ils demandent des clopes, des biscuits, et tout ce qui leur passe par la tête. Nous prenons tout à la rigolade, plaisantant beaucoup, en général ils abdiquent mais nous sommes tombé sur un plus coriace que les autres. Il nous a fait sortir les papiers, insistait pour mille roupies de taxe dont il n'avait pas de récépissé à nous donner et alors que Dan remontait gentiment dans la voiture car la comédie avait assez duré, l'a retenu par le bras en commençant à hausser la voix. C'est ses potes qui l'ont rappelé à l'ordre. La meilleure fût quand même les deux petits jeunes qui, munis des mêmes sifflets que les flics, nous ont fait arrêter eux aussi pour essayer sans succès de nous faire payer une taxe. Je me demande si c'est un business florissant car même pour les taxes officielles, si il n'y a pas de barrières, ce n'est pas rare de voire les voitures passer sans s'arrêter manquant de justesse d'écraser les personnes en charges qui veulent les faire payer.
Le paysage est sec et doré de paille, la terre est sombre et fertile car toute la région centrale autour de Nagpur est volcanique. Sous une chaleur d'enfer, les paysans préparent leurs champs avec des moyens ancestraux, les femmes portent eau et bois sur leur tête, les cyclo-rickshaws des villes suent en poussant à grand peine sur leurs pédales. Les buffles passent leurs journées enfouis jusqu'au museau dans les réservoirs d'eau des agglomérations, ceux où tout le monde se lave, fait sa lessive et vient se rafraîchir. La vie en Inde est pour la plupart un combat de tous les jours, peut-être encore plus dans ces régions où même être assis et ne rien faire à l'ombre d'un arbre fait perler la sueur. Bien sûr ils sont nés là mais ils n'ont pas l'air de moins en souffrir pour autant. Et que dire de ceux qui travaillent à la fabrication de briques, femmes et enfants, maigres, à pieds nus, toute la journée sous ce soleil de plomb à côté de fours gigantesques à transporter les briques sur leurs têtes.
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