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Nous allons chercher Tim à l'aéroport. Le patron de l'hôtel nous prédit un quart d'heure de trajet pour être poli sûrement, on ne dit pas les choses qui fâchent. En regardant la carte j'ai l'impression qu'il se trompe, je compte trois quarts d'heures, il nous en faudra le double et nous arriverons un peu honteux avec presque une heure de retard!
Pour le dernier bout nous prenons un de ces vieux bus bringuebalants qui sillonnent la ville, nous partons sur les chapeaux de roues. Je n'aurais jamais pensé que cela soit possible de conduire un si vieux bus à une telle allure dans une rue encombrée comme celle-là. Le conducteur est déchaîné et le contrôleur, penché en dehors du bus, racole la clientèle d'une voix tonitruante, c'est qu'il s'agit de se faire entendre au-dessus du vacarme du trafic. L'enthousiasme du conducteur se trouve pourtant vite muselé, nous sommes coincés dans une rue ou tous les véhicules de la ville semblent s'être donné rendez-vous. Nous nous occupons l'esprit en regardant le vieil intérieur en bois, la sueur qui perle sur les fronts, les billets de monnaie joliment pliés et rangés en éventail entre les doigts du contrôleur, le conducteur fou assis sur son siège, un planche de bois, l'assistant du conducteur, a moitié endormi et assis a même le sol, pas de planche pour lui. Il entre bientôt en action d'ailleurs, descend du bus, crie, essaye de faire reculer les autres usagers de la route qui font de même. Tout le monde hurle, gesticule, tape sur les véhicules et au bout d'un moment, le choses commencent a se décoincer, on ne sait pas trop par quel miracle. Bus et rickshaw se croisent au millimètre près, parfois ça casse un peu. L'assistant crie et cogne sur le bus pour guider le conducteur, tout se remet lentement en marche, il remonte d'un bond et continue sa sieste.
De l'extérieur on pourrait croire que c'est le chaos, que chacun monte et descend du bus quand il veut, que ce dernier soit arrêté ou non. Mais en fait pas du tout, un monsieur qui n'est visiblement pas monté à un arrêt se voit engueuler et repousser dehors par le contrôleur!
Ce petit trajet est une expérience très indienne mais Tim est probablement trop fatigué après son vol pour apprécier la chose, nous prenons le taxi au retour. Nous ne comprenons pas tout de suite pourquoi Tim s'interrompt régulièrement au milieu de ses phrases en faisant de gros yeux ronds. En fait il apprécie moyennement la manière de conduire de notre chauffeur, simplement a l'indienne. On s'habitue vite, quelques jours plus tard il n'y prêtera plus attention.
En sortant du métro, premier choc, on tombe sur une fille avec un T-shirt dont le motif et un "jeu" entre la croix gammée et leur symbole religieux qui y ressemble mais avec les bras qui vont dans l'autre direction (sens des aiguilles d'une montre). Il est vrai que, comme je l'ai déjà écrit, beaucoup d'indiens considèrent Hitler comme un grand homme qui a su mobiliser les masses et faire quelque chose de son pays... Ils n'ont pas vraiment conscience de tous les aspects de sa politique et dans tous les stands de rues qui vendent livres et magasines, à côté de "The city of joy" on trouve "Mein Kampf".
Nous passons une première journée tranquille et savourons les gâteries que Tim nous a apportées: gruyère salé et saucisson! La nuit est chaude, le ventilateur de Tim fait un bruit d'hélicoptère et un énorme cafard me tombe sur la figure avant d'aller se balader sur celle de Dan. Nous changeons de chambre le lendemain, c'est beaucoup mieux.
Nous devons rester quelques jours encore à Kolkata avant de pouvoir aller nous balader dans les montagnes. Nous essayons d'alterner des petites balades dans la ville avec nos visites à la "Custom House" ou à la compagnie de transport. Dan remonte lentement la hiérarchie de la douane et parle finalement au chef qui, contrairement à ses subordonnés, a l'air plus motivé et nous laisse plein d'espoir en nous déclarant qu'il va demander à Dehli ce qu'il en est pour ce genre de cas. Malheureusement le lendemain nos espoirs sont quasiment réduits à néant, dans tous les cas il semble que nous devions payer ces fameuses taxes d'importation. En attendant la réponse définitive nous préparons notre petit séjour dans les montagnes de Darjeeling et Sikkim en nous habituant peu à peu à notre nouvelle vie de "backpackers".
Entre temps nous faisons la connaissance de Kolkata, anciennement Calcutta. C'est pour moi la ville indienne typique, comme je me l'imaginais avant de venir en Inde. Des rues bondées, vivantes et pour la plupart sales, des gens partout essayant d'une manière ou d'une autre de gagner leur vie ou juste de survivre, une misère gluante sur les trottoir mais qui n'a pas l'air de coller aux chaussures des riches passants. Kolkata est la seule ville où nous avons vu les "hommes-rickshaw", malgré tout contents de tirer à la force de leurs bras souvent maigres les riches bedonnants, c'est ce qui les fait vivre. Il y aussi les drogués, plus maigres, plus sales et évidemment en mauvaise santé. Ils ramassent les déchets entre les rats et les cafards, se "shootent" au milieu de la rue et ont l'air de vouloir mourir là. Il y a encore les sans-abri qui ont élu domicile avec leur maigres possessions sur les trottoir au niveau des gaz d'échappement. Ils trient aussi les déchets, les enfants mendient en courant avec quelques haillons ou à cul nu dans les rues. Leurs terrains de prédilection sont le quartier des touristes, "New Market" épicentre de la consommation pour l'Indien moyen de la ville et "Park Street", la rue du luxe, avec ses bars et restaurants chics aux vitres teintées et magasins surveillés par des cerbères en uniformes. En tant que blancs nous entrons ou nous voulons et habillés n'importe comment, pour les indiens c'est une autre histoire, il faut avoir du fric et il faut que cela se voie!
Comme Mumbai, Kolkata bénéficie d'un poumon vert, ce sont les "maidan", immenses gazons très peu plantés ou les habitants de la ville, ou du moins ce qui peuvent se le permettre, viennent profiter de quelques loisirs. Nous nous y sommes baladé une fin d'après-midi à observer les joueurs de cricket et de football qui semble étonnement assez populaire ici. Ceux qui ne sont adeptes ni de l'un ni de l'autre sport se livrent le plus souvent à des combats de cerfs-volants. Rien à voir avec nos cerfs-volants sophistiqués qui valent une fortune, ceux-ci sont petits, carrés, tout bêtes, mais les Indiens arrivent à les faire voler tellement haut dans le ciel que parfois nous avons de la peine à les distinguer à l'oeil nu. Nous ne sommes pas les seuls à venir dans ce parc juste nous asseoir et nous détendre en regardant les sportifs et le soleil se coucher sur la belle bâtisse coloniale en marbre blanc tout au fond du parc, le "Victoria Memorial". Comme partout en Inde, il ne faut même pas bouger pour se nourrir et se désaltérer, des petits stands roulants défilent et vendent tout ce qu'il faut. Nous avons juste pris un thé, malheureusement le vendeur n'a pas pu s'empêcher de mettre dans notre thé au citron ce qu'ils appellent "black salt". Comme son nom ne l'indique pas, c'est une sorte de poudre rose pâle qui a le goût d'oeuf pourri, ils adorent et en mettent absolument partout!
Kolkata se situe sur le bord de la rivière "Hoogly", enjambée par deux ponts, un ancien et un nouveau. L'ancien, "Howrah bridge" a sûrement été repeint récemment, il brille maintenant de mille feux et on dirait qu'il est constitué d'aluminium bon marché. Ce pont est sans doute le coeur de la ville et un des "highlight" pour le visiteur, même si une fois de plus c'est interdit de photographier et que tout le monde est toujours là pour vous le rappeler. Le pont canalise un flot continu de personnes et de véhicules qui traversent entre la gare principale de la ville sur la rive ouest et "MG road" et son quartier bouillonnant sur la rive est. Là, sous les piles du pont, se trouve un étourdissant marché aux fleurs, sûrement le point d'approvisionnement de tous les temples et vendeurs d'offrandes de la ville. Il y en a partout, de toutes les couleurs, de toutes les tailles, de toutes les formes, en arrangement ou en vrac. Est-ce que c'est par ce qu'ils travaillent toute la journée au milieu des fleurs que les gens sur ce marché sont tranquilles, souriants et accueillants? Ils m'offrent des fleurs sans arrière pensée et sont tout contents et fiers de se faire photographier.
Les mecs ont aussi trouvé le temps de jouer les nababs en allant se faire faire des chemises. Ce n'est pas désagréable de choisir parmi des centaines de tissus que l'on déroule devant vous avec de grands gestes démonstratifs, pour le plaisir des yeux et des doigts! C'est pas aussi époustouflant que les tissus de saris mais c'est pas mal quand même.
Avant de partir pour Darjeeling, nous devons trouver une place pour laisser la voiture pendant notre absence. Au centre de Kolkata ce n'est pas évident mais le propriétaire de la compagnie de transport nous propose gentiment de la laisser sur une place à lui, à quelques kilomètres de là. Nous conduisons donc la voiture jusqu'à cet endroit, en perdant beaucoup d'huile et en espérant qu'elle tienne le coup car c'est plutôt à une vingtaine de kilomètres et qu'à la fin on se demande si on va y arriver, les rues se rétrécissant de plus en plus et devenant de plus en plus encombrées. Pour finir nous arrivons devant son immeuble, un truc banal en béton décrépi et pourtant, c'est sûrement un quartier pas pour les plus pauvre, il y a un système d'égouts et la plupart des gens habitant ici semble posséder une voiture.
Nous sommes à la gare de "Sealdah" pour partir enfin vers la fraîcheur des montagnes. Le "thali" du buffet de la gare est sans doute le plus infâme que j'ai mangé pendant tout notre séjour en Inde, tant pis, nous nous rattraperons sur les cochonneries qu'ils vendent sur les quais et, nous ne manquerons pas de le découvrir, dans le train. Nous partageons le wagon avec une famille en route pour leur maison de vacances à Darjeeling. La fillette, huit ans peut-être, ne sait pas quoi faire de son paquet de chips vide qu'elle vient de finir. Sa mère lui fait signe de le jeter par la fenêtre pardi, comme tout le monde le fait avec ses déchets, que le train se trouve en gare ou en campagne. La petite fille hésite, a-t-elle appris à l'école que de jeter ses déchets n'importe où n'était pas forcément très bon pour son pays? Comme elle hésite toujours, nous lui tendons le sac qui nous sert de poubelle. Cela la décide, elle tend sa mais en dehors de la fenêtre mais devant nos yeux horrifiés, elle nous gratifie tout de même de son paquet de chips vide et nous, perplexes, nous ne savons pas trop quoi penser... Nous attendons le départ du train en observant les mendiants sur le quai, les eunuques qui font leur "show", pas très convaincus ni convaincants mais qui récoltent toujours dix fois plus de sous que les mendiants qui essayent de chanter ou de balayer les wagons pour ne pas se contenter de mendier. Tim a des problème à faire tenir une petite mendiante relativement bien habillée en place, elle ne le lâche pas, veut son coca, ses chips, etc. Il ne capte pas que c'est une mendiante et l'exhorte à se tenir tranquille comme sa soeur la fille de la famille. Dan et moi voyons la mère se raidir, associer sa fille avec une mendiante, quel toupet! Dan engage rapidement la conversation pour lui changer les idées... Le train part. Nous longeons les réservoirs de la périphérie de la ville, souvent bordés de verdure et véritables laveries et bains publics de quartier. Nous traversons bientôt le Gange et sombrons dans un sommeil troublé pas la chaleur et l'activité presque incessante dans le wagon.
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