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Entre Ping'an et Zhaoxing le trajet est long et nous faisons étape à Sanjiang pour la nuit. A un endroit, la route étant coupée, nous avons dû descendre du bus pour prendre une petite barque en bois sur une centaine de mètres avant de continuer en bus, c'était charmant. Cela fait aussi le bonheur des locaux propriétaires de barques, à se demander s'ils ne retardent pas activement le percement du rocher qui bloque le passage, car trois Yuans par personne c'est pas mal comparé au prix des autres transports publics locaux.
Le lendemain tôt le matin, mal renseignés sur les horaires, nous attrapons le bus de justesse, sans rien dans l'estomac et assis tout au fond du bus, promesse inévitable d'un mal de dos à l'arrivée. Peu importe, notre esprit est vite captivé par quatre ou cinq hommes qui engagent la conversation entre eux. Ils parlent fort, rient et gesticulent. Nous ne comprenons évidemment rien du tout mais il y a quelque chose de bizarre... Avec Dan nous nous faisons la remarque que c'est marrant, qu'on dirait des acteurs de théâtre dans leur ton et leur façon de s'adresser l'un à l'autre. La discussion continue, l'un sort un jeu de carte et s'installe au milieu du couloir, les quatre autres s'approchent un à un et ils commencent à jouer en parlant toujours aussi fort. Bien sûr ils jouent de l'argent et quand le jeu est bien lancé, celui qui a l'air un peu simplet depuis le début sort une énorme liasse de billets de banque dans un sac plastique et le met en jeu. D'un coup tout se précipite, certains passagers qui n'avaient tendu qu'une oreille désintéressée à la chose se lèvent et se mettent à miser eux aussi. Nous ne voyons plus ce qui se passe, il y a trop de gens debout au milieu du couloir. Le jeu continue et nous oublions un peu cette agitation pour contempler le paysage. Soudain, au milieu de nulle part, les cinq hommes du départ descendent tous ensemble du bus et ce dernier repart dans un silence un peu surpris. Nous n'apprendrons que plus tard par les deux autres touristes du bus qui étaient assis près de l'action que nos cinq bonhommes étaient arrivés l'un après l'autre dans le bus, comme si ils ne se connaissaient pas. Ils avaient donc fait toute cette mise en scène pour pousser les gens du bus à miser. Les paysans du coin n'y ont vu que du feu, certains ont misé des sommes énormes pour eux (cent yuans) et au bon moment, comme par enchantement, les cartes étaient en faveur de nos cinq hommes, qui une fois les sous empochés se sont découverts amis et sont sortis du bus sans tarder, peu importe l'endroit!
La route qui relie Ping'an et Zhaoxing est en cours de construction ou rénovation mais personne ne semble travailler sur ce chantier endormi. Notre bus bringuebale et cahote au pas et les quelques hameaux malchanceux qui bordent cette route bouffent de la poussière à longueur de journée. Le paysage continue de se répandre en rizières vert tendre et villages aux belles maisons de bois au bord de la rivière. Je ne sais pas si c'est un hasard ou de la planification mais la route passe sur la rive la moins habitée. Du coup les grands villages sur la rive opposée ne souffrent pas du trafic et l'approvisionnement est assuré par les bateaux qui font la navette entre les deux rives.
Pour finir le voyage passe très vite et nous oublions les secousses, les yeux perdus dans ce décor magnifique. Pêcheurs et enfants profitent de la rivière chacun à leur manière et les femmes, en habits traditionnels toujours changeants, marchent bien chargées en direction d'un marché, d'un champ ou du foyer.
A Zhaoxing, la fatigue me rattrape, les cinq heurs sans manger et la soupe peut-être trop tiède du bouiboui un peu crade de midi me collent la migraine et détraquent mon estomac. Je passe l'après-midi à roupiller avant de ressusciter en soirée.
Il y a cinq ans, à part un tour en bateau sur le Yangzi et un séjour dans le superbe parc naturel de Zhangjiajie, nous avions surtout visité des villes. Cette fois, nous nous enfonçons de plus en plus dans une région rurale et découvrons une Chine paysanne tellement pittoresque que nous en sommes presque incrédules. A Zhoaxing comme dans nombre de villages traversés, les bâtiments en béton n'ont pas encore fait leur apparition et beaucoup d'habitants portent encore leur habits traditionnels. Les silhouettes courbées dans les rizières, aux chapeaux pointus de paille avec dans leur dos la fameuse botte en osier tressé où sont rangés serpettes et autres, pourraient sortir d'un film d'époque trop bien reconstitué s'il n'y avait pas les lignes électriques pour nous rappeler à l'ordre. Ici le bout de bambou en travers des épaules est remplacé par un bout de bois sculpté et destiné au même usage, la palanche. Au deux bout sont accrochés des choses aussi pittoresques que des bottes de foin ou des fagots de bois mais ce que j'aime le plus c'est les jeunes femmes habillées à l'occidentale qui vont au marché et en reviennent avec leur palanche sur le dos, et au deux les sacs en plastique des achats, les thermos métalliques qu'elles rempliront à la source en rentrant.
Entre collines et rizières, Zhoaxing a tout pour plaire avec son cours d'eau, ses maisons traditionnelles, ses ponts et ses tours de bois. Pas très accessible à cause de l'état de la route, le village n'est pas envahi de touristes. On peut facilement passer quelques jours à flâner dans le village et se balader jusqu'aux hameaux environnants. Sur les chemins caillouteux nous croisons toujours les mêmes paysans surchargés, maigres et tannés dans leurs habits élimés et leur chaussures de travailleurs chinois, sortes de pataugas basses vert militaire. Ils les portent jusqu'à ce qu'elles tombent en morceaux et pourtant la paire ne coûte "que" huit yuans (frs 1.30), cela donne une petite idée du niveau de vie de ces paysans... D'autant plus impressionnant si l'on observe les riches touristes chinois qui, en vacances, sont extrêmement consommateurs et ne se refusent pas grand chose.
Des chaussures de travailleur, j'en ai acheté une paire, l'idéal pour marcher sur les chemins pierreux sans transpirer dans des chaussures de marche de chez nous. Je me suis attiré les sourires surpris des travailleurs qui ne comprennent pas qu'une riche blanche comme je le suis choisisse de telles chaussures, et le regard méprisant des plus riches pour la même raison. Un autre jour je me suis par contre attiré la sympathie des gens habillés traditionnellement. Je n'avais plus grand chose de propre à me mettre et j'ai enfilé le large pantalon noir de pêcheur que j'avais acheté en Thaïlande pour les journées "farniente". Cela ressemble un peu à un pyjama et j'avais plutôt honte de me balader ainsi. Je me suis fait arrêter par des femmes souriantes qui pointaient toutes sur mon pantalon d'un air ravi, voulaient en toucher le matériel et en examiner la coupe. Quelques hommes plus timides m'ont montré du doigt mon pantalon en faisant comprendre qu'ils trouvaient bien. Peut-être ressemble-t-il a un de leurs habits typiques du coin...
C'est la saison des pluies, les villages sont un peu boueux, les réservoirs d'eau ou barbotent canards et enfants pas très limpides. Gamins, chiens vagabonds, cochons et poules se partagent les ruelles sous le regard des petits vieux et petites vieilles, chacun dans leur coin, les hommes tchatchant, fumant la pipe et jouant, les femmes tchatchant aussi et se crevant les yeux sur leur ouvrage. Hommes et femmes en âge de travailler sont bien sûr aux champs. Les grands-parents s'occupent souvent des petits-enfants et c'est plutôt joli à voir. Ils leur chantent des chansons, les taquinent, les emmènent faire des tours sur leurs vélos. Tant que les enfants ne sont pas propres, ils ne portent pas de couches culottes mais des pantalons avec une ouverture assez grande à l'entre jambe. Le but est qu'en cas de pépin le tout sorte par le trou. Cela marche moyennement bien car les enfants sont ce qu'ils sont, ils bougent dans tous les sens et l'ouverture dans le pantalon se retrouve rarement au bon endroit. Il n'est donc pas rare de voir au milieu de la rue, du bus ou d'un magasin, un adulte embarrassé d'un môme braillant et puant.
A Zhaoxing, la journée commence non par le cri du coq mais par ceux du cochon qui va à la rencontre de son destin... l'étalage du boucher. Sur cet étalage j'ai aussi vu du chien. Jusqu'a ce jour je n'en avais jamais vu sur les marchés et je commençais a me demander si cette histoire n'était pas une sorte de légende urbaine. Après ce réveil matinal qui vous fait tout de même apprécier d'être en vie, le village s'anime jusqu'à onze heures puis sombre dans une sorte de longue sieste jusqu'en fin d'après-midi lorsque les température redeviennent agréables. Les soirées devant la maison sous un ciel étoilé semble enchanter tant les locaux que les quelques touristes de passage.
Les petits vieux s'installent à l'ombre des fameux ponts de bois de la région. Ils sont construits seulement par assemblage, sans un seul clou à ce qu'on dit. Couverts et au-dessus des rivières, ce sont des endroits parfaits pour échapper à la chaleur et se tenir au courant des ragots du village. Mais pour les ragots, mieux vaut peut-être aller traîner sous les non moins fameuses tours, elles aussi construites sans un clou, et où se retrouvent plutôt les petites vieilles...
Le soir la petite salle du parti communiste au drapeau flambant neuf est toujours éclairée et accueille des discussions. Un soir nous avons eu droit à une répétition de concert de Lusheng, sorte de grandes flûte de bambou au son un peu monotone, à peu près aussi subtile qu'un cor des alpes. Il doivent souffler dedans comme des brutes et faire de grands mouvements avec le corps pour en tirer quelques variations. Les morceaux sont donc courts et les joueurs se donnent du coeur à l'ouvrage en criant quelque chose comme le ferait une équipe de volley avant un match. La nuit tombée, le repas terminé et les enfants couchés, les travailleurs rejoignent les petits vieux sous les tours et sur les ponts ou discutent dans la pénombre devant les maisons si ils ne sont pas scotchés à la télévision. Même si la politique de l'enfant unique ne semble pas très efficace dans le coin, on ne croise pas beaucoup de jeunes, sûrement attirés, comme souvent dans ces bleds campagnards, par les lueurs de la ville. D'ailleurs quand on en croise on devine a la gueule qu'ils tirent que cela les gonfle de vivre ici. Dans un rez-de-chaussée, j'ai découvert un nid de jeunes filles qui polissaient à longueur de journée des diamants ou quelque chose qui y ressemble. Avec un demi mètre carré par personne et un bruit désagréable, on comprend que les jeunes veuillent aller voir ailleurs si c'est là leur seule perspective de travail autre que les champs ou le commerce des parents... qui peut leur en vouloir. Généralement les habitants de la région sont très souriants et entre eux et nous règne une saine curiosité. Il existe en Chine, du moins dans les endroits que nous avons visités, une certaine retenue et distance sociale qui est absente en Inde et qui rend l'approche plus aisée.
Dans la région les enfants savent tous dirent "hello", "bye bye" ainsi que quelques autres civilités, et Zhaoxing, le bled le plus important du coin mais bled quand même, bénéficie d'un Internet café avec une connexion très rapide. Il y a cinq ans, à Shanghai, les Chinois de la rue (pas les business men) qui savaient parler anglais se comptaient sur les doigts de la main et nous avions dû aller à la bibliothèque de la ville pour trouver un accès Internet avec une connexion médiocre!
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