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Nous avons de la chance, il ne pleut plus jusqu'au jour de notre départ. La route qui nous mènera sur les hauts plateaux longe la rivière, gonflée et boueuse. De certains arbres sur la berge nous ne voyons dépasser que la couronne feuillue couverte de boue séchée, l'eau a déjà dû bien baisser. Les paysans qui d'habitude profitent de la terre fertile du lit de la rivière se retrouvent sans récolte. Les épis de maïs des champs sont agglutinés et aplatis sur le sol. La route est dégagée, les ouvriers font encore péter quelques rochers encombrants à la dynamite et sur le bas-côté reposent en tas les restes de ces grosses pierres. Je me demande si à part la remise en service des routes, l'Etat s'occupe aussi d'aider les paysans lésés par les inondations. Etant donné l'emplacement de ces terres je me demande aussi si elles étaient légalement cultivables et dans le cas contraire je doute que les paysans reçoivent quoi que ce soit.
Juste avant d'arriver à Zhongdian, nous débouchons sur un haute plateau. Le paysage a brusquement changé, sans nous prévenir. Encore tout emprunt de nouveauté, il nous apparaît très exotique. Moutons et Yacks paissent dans des pâturages aux verts changeants. Les montagnes à l'horizon, pourtant des sommets de 4000 mètres et quelques, nous apparaissent comme des collines. Les maisons, à part un toit en pente, n'ont plus grand-chose de chinois et les gens que nous apercevons depuis le bus sont plus bronzés, ont le visage plus large et sont vêtus d'habits amples et colorés.
La petite bourgade de Zhongdian a été élue par le gouvernement chinois pour devenir un centre touristique et on sait maintenant ce que cela signifie. D'abord elle a été renommée Shangri-La. Shangri-La est un endroit utopique qui, si on se fie aux descriptions, doit se situer quelque part au Tibet. Le gouvernement chinois n'est pas le seul à avoir eu l'idée de récupérer ce nom et l'on se retrouve avec des Shangri-La un peu partout. Zhongdian, du moins la ville même, n'a pourtant rien d'un endroit légendaire. Les architectes s'en sont donné à coeur joie dans la nouvelle ville. Ils ont dessiné des bâtiments dans le style "palais du Potala à Lhassa". Ils ont repris les murs en biais, plus ou moins les couleurs traditionnelles, ont oublié les matériaux et les proportions, et ont construit leurs oeuvres en béton, crépis ou carrelage de salle de bain. Parfois, dans un élan inspiré, ils ont rajouté des toits à la chinoise! Passant devant l'une de ces merveilles je ne peux m'empêcher de m'exclamer: - T'as vu, ils ont même déguisé une usine en palais du Potala!!! - Bon, c'est pas plus moche que si c'était une usine comme d'habitude. - Ouais, c'est vrai. Malheureusement nous découvrons quelques dizaines de mètres plus loin, en passant devant l'entrée, que notre usine est en fait un hôtel plutôt haut de gamme!
Sur ce haut plateau à 3200m les nuages ne se laissent pas arrêter dans leur course, l'hiver et l'été s'alternent sans cesse. Cela me rappelle l'Ecosse, sauf que nous sommes un peu plus proche du soleil. Quand il se montre, on le sent là, tout proche et cuisant, près à nous rôtir le moindre bout de peau exposé. Dès qu'il se cache, il faut enfiler la veste. Nous frimons donc dans nos vestes North Face flambant neuves achetées pour quarante francs suisses. D'ailleurs, à ce prix là, la plupart des locaux se baladent aussi en veste North Face et cela nous fait bizarre. Il n'y a vraiment que les plus pauvres qui se rabattent sur les vestes du surplus militaire ou les plus vieux qui gardent leurs habits traditionnels, fourrés de peaux de bête et sûrement bien efficaces contre le froid.
Nous passons une première journée tranquille, histoire de nous habituer à l'altitude. Rien que notre courte balade au petit monastère qui surplombe la ville nous met hors d'haleine. Nous constatons aussi que nos craintes pour cette bourgade étaient justifiées, la vieille ville est en très bonne voie pour devenir le Disneyland du coin. Encore une fois on détruit le vrai vieux pour en faire du faux! Les gens du coin sont un bon mélange entre Tibtains et Chinois. Si les vieux portent encore tout l'attirail du costume traditionnel, les jeunes sont souvent tiraillées. Sous le tablier, la coiffe et les bijoux, c'est souvent jeans serré et baskets. Une fois de plus depuis la Turquie nous constatons que les hommes laissent tomber l'habit traditionnel avant les femmes. Peut-être que l'homme, de par sa position sociale, ses rencontres en dehors de la maison, est plus susceptible d'être touché par la nouveauté.
Nous avons répondu intéressés à une petite note de deux touristes qui cherchaient à partager le coût d'un véhicule pour aller voir le lendemain les terrasses de Baishuitai. C'est ainsi que ce soir nous faisons la connaissance de Daniel et Lysiane avec qui nous ferons un bout de chemin. Le monde est petit, ce sont deux Suisses qui habitent Lausanne. Il est Suisse-Allemand, elle est Suisse Romande et ils sont en voyage pour une année. Ils nous annoncent qu'ils pleuvra sûrement le lendemain étant donné l'état du ciel et leur chance habituelle. En ce qui nous concerne, nous avons été plutôt chanceux jusqu'à présent, alors nous verrons bien lequel de nos deux anges gardiens l'emporte.
C'est notre chance qui gagne cette fois-ci. Il ne fait pas grand beau mais il ne pleut pas. Les terrasses sont des formations calcaires blanches et luisantes d'eau qui ruisselle de bassin en bassin où elle parait turquoise. Le soleil choisi même de montrer son nez pour quelques instants alors que nous admirons cette spécialité de la nature. Nous voilà en train de courir dans tous les sens afin d'immortaliser ces rayons éphémères qui font vibrer le lieu de milliers d'éclats mouillés qui meurent dès que le soleil disparaît.
Le trajet jusqu'aux terrasses était lui-même enchanteur, au milieu des montagnes cultivées et boisées, des champs aux teintes variées par les fleures sauvages estivales ou le long d'un ruisseau qui serpente au fond d'une petite vallée où paissent chevaux et vaches. La route est en reconstruction et la seule tache dans ce beau paysage sont les protections vert menthe qui ont été installées pour protéger le gazon naissant en bordure de route des vaches intrépides et gloutonnes qui d'ailleurs ne se laissent pas beaucoup impressionner par ce dispositif.
Pour notre dernier jour à Zhongdian, nous louons des vélos pour aller jusqu'au monastère et dans les environs. Sur le chemin nous nous arrêtons chez un coiffeur car Dan a vraiment besoin d'un coup de tondeuse. A l'intérieur ça défile, on ne choisit pas son coiffeur et pas besoin de rendez-vous. C'est expédié en quelques minutes et personne ne pense à se plaindre ou à demander des retouches. Même ceux qui ont des tignasses a faire galoper la créativité de n'importe quel coiffeur ressortent avec l'une des trois coupes chinoises standard. Comme à chaque fois dans ces pays asiatiques, ils ne savent pas quoi faire avec tous les cheveux et poils de Dan, c'est moi qui doit les surveiller et leur dire de s'arrêter avant qu'ils ne lui rase tout le corps.
Sur le flan de la colline, au milieu des petites habitations des moines, s'étagent divers temples, jusqu'au sommet où l'on trouve les principaux. Beaucoup des touristes chinois y font des offrandes et prient. Dans l'un des temples, comme nous hésitons à rentrer, un moinillon d'une douzaine d'années nous explique en gestes énergiques ce que nous devrions faire au lieu de rester plantés là. Devant son air décidé nous abdiquons. Nous voilà un bracelet de perles de bois au poignet, des bâtons d'encens dans les mains, à genou sur un coussin devant une statue qui pour nous ressemble à toutes les autres. Il faut allumer l'encens, le planter dans un pot devant soi ou il y en a déjà une bonne quantité qui vous fument dans la figure. On doit faire notre prière et le moinillon nous fait grâce des courbettes ou plutôt prosternations que les fervents accomplissent d'habitude. Il nous indique ensuite dans quel sens nous devons visiter le temple, en tournant dans le sens des aiguilles d'une montre mais ça c'est une des choses que nous avion compris depuis Darjeeling. D'ailleurs il y existe une secte (en anglais ils utilisent le mot sect mais c'est plutôt des écoles différentes) dans le Bouddhisme, où les fidèles tournent dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Nous rigolons sous cape en imaginant ce que cela peut donner dans les lieux saints révérés par les deux, quant ils tournent tous autour des stupas et autres monuments...
Le monastère de Zhongdian est un monastère important et est occupé par la fameuse secte des bonnets jaunes. Il y a parait-il des centaines de moines qui vivent et étudient là mais nous en croisons bien moins que des touristes et ils gardent leurs fameux bonnets jaunes bien planqués. Le toit du monastère offre un belle vue sur la campagne des alentours. Comme d'habitude nous ne sommes pas très rapides et n'avons pas le temps en sortant de cette visite de rouler beaucoup plus loin. Derrière le monastère se trouvent plus de logements pour les moines. Nous les y croisons en train de discuter, nourrir les animaux, cuisiner ou bricoler. Nous avons de nouveau de la chance, il n'a pas plut une goutte jusqu'à notre retour en ville. Espérons qu'elle continue de nous accompagner, nous partons le lendemain pour un trajet de quelques jours jusqu'à Chengdu à travers montagnes et hauts plateaux en compagnie de Lysiane et Daniel.
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