|
Comme convenu, nous avons récupéré la nouvelle carte verte de notre voiture à l'ambassade suisse de Sarajevo, un bâtiment bien placé en ville où il faut montrer patte blanche à deux gorilles avant de pouvoir y accéder. Le Monsieur qui s'occupait de notre affaire nous a fait signer un papier et le tour était joué. Nous prenant pour deux jeunes fous inconscients, il nous a gentiment conseillé de consulter la page web du ministère des affaires étrangères qui publie des recommandations pour chaque pays (ce que nous faisions déjà d'ailleurs) car souvent ses "clients" veulent absolument camper en Bosnie-Herzégovine et il a toutes les peines à les convaincre du contraire (à cause des mines). Notre air sage l'a rassuré et il nous a laissé partir, ayant ainsi bien fait son boulot.
La Bosnie-herzégovine est séparée en deux grandes parties. Mostar et Sarajevo se trouvent dans la "Bosniac-Croat Federation" et la route qui nous menait de Sarajevo à Dubrovnik se situe en "Republika Srpska". La seule différence que nous avons pu noter lors de ce court passage réside dans l'utilisation de l'alphabet cyrillique pour tous les affichages officiels et, ce qui nous intéresse plus, pour les panneaux de directions. La langue reste pourtant la même. J'ai donc profité de ces quelques heures sur la route pour apprendre cet alphabet mais le temps de l'avoir plus ou moins enregistré, nous étions déjà à la frontière croate et il fallait s'arrêter à côté des panneaux de directions pour que j'aie le temps de les déchiffrer!
La route était très belle mais le ciel n'était pas de notre côté, il pleuvait beaucoup et par endroit un brouillard dense donnait au paysage des allures de photos pour cartes de deuil. Des travailleurs dans un tunnel n'avaient rien trouvé d'autre pour se réchauffer que de faire un feu sur le bord de la chaussée! Après être passée par la campagne comme nous commençons à l'en avoir l'habitude, champs, hameaux, bottes de foin, etc., la route s'est mise serpenter au milieu de montagnes recouvertes d'arbres aux milles couleurs allant du vert encore robuste de l'été jusqu'au bordeaux profonde certaines parures d'arbres en automnes. Sous un rayon de soleil le paysage aurait pu petitement rivaliser avec les cartes postales que l'on voit toujours du Canada en automne. Avec le brouillard, le charme était tout autre, le paysage prenait des allures de film de Tim Burton, avec les nappes de brouillard qui se mouvaient entre les flancs des montagnes et la brume qui s'élevait des petits ruisseaux. Certains pics rocheux s'élevaient plus haut et à leurs sommets les quelques arbres qui poussent encore à cette altitude, à demis perdus dans ces vapeurs, devenaient de minces silhouettes grises et le paysage nous en rappelait alors d'autres vus en Chine! A part la nature dans toute sa splendeur, il n'y avait pas grand monde, de temps en temps quelques ombres sorties de nulle part, un homme en tracteur, une femme en foulard ou deux écoliers dont nous nous demandions où ils allaient bien pouvoir trouver une école.
Lorsque sur le dernier tiers de la route l'horizon s'est élargi et aplati, le ciel s'est aussi un peu calmé et la vie a gentiment refait son apparition, comme si nous sortions d'une région envoûtée. Au milieu des champs jaunes et des murets de pierre sèche, les vaches et les ânes en liberté préfèrent le bord de la route pour paître. Mais contrairement aux poules qui à l'approche d'une voiture perdent les nerfs, zigzaguent sur la route à grands cris et coups d'ailes inutiles avant de foncer finalement droit dans vos roues, eux se mettent intelligemment de côté et attendent que vous passiez... Un bon point pour ces bêtes là!
Arrivés sur la côte près de Dubrovnik nous avons à nouveau déniché un charmant camping. Vue sur la mer entre un magnifique arbre à kakis et une minuscule église qui semblait être là pour la décoration ou qui sait pour accueillir une assemblée de lutins... La propriétaire des kakis, venue faire une récolte nous en offrit pour goûter. Les autres kakis, rouges d'être mûrs, s'écrasaient sur le sol dans un bruit d'éclatement visqueux qui ne donnait pas envie de se trouver dessous. Et ce fût bien une poignée de fidèles en chair et en os qui arrivèrent à la tombée du jour dans la petite église pour une sorte de courte célébration. Nous étions un peu surpris et malheureux d'être en train de faire griller ail et oignons à quelques mètres d'eux pendant leur célébration, surtout que pas gênés le moins du monde ils avaient laissé la porte ouverte. Le lendemain nous avions prévu le coup et nous étions tranquillement assis en retrait en train de regarder le coucher de soleil et de lire. Leurs psalmodies et chants hésitants au crépuscule donnaient une touche pieuse au moment.
Il pleuvait toujours lors de notre visite de Dubrovnik. Nous avons marché et pris le bus depuis le camping, total nous étions déjà trempés avant d'avoir visité quoique ce soit. Malgré le temps et la saison, c'est aussi des touristes qu'il pleuvait sur Dubrovnik! A l'entrée de la citadelle nous nous sommes retrouvés pris entre deux énormes groupes suivant des petits drapeaux et j'ai crû que Dan allait me faire une crise et partir en courant. Nous avons donc foncé nous réfugier dans un café, histoire de se réchauffer, de sécher un peu, et de laisser passer les masses. Bonne stratégie, lorsque nous sommes ressortis il ne pleuvait plus et nous étions dans un moment creux pour les groupes. Il était midi et ils mangeait sûrement tous dans le même restaurant en train d'écouter du folklore à deux balles chanté, joué et dansé par des gens aux têtes peu inspirées à force de faire et refaire tous les jours la même chose...
Nous avons donc repris la visite depuis l'entrée où un immense panneau immanquable présente un plan de la ville détaillé et par des symboles la liste précise des dégâts faits par l'armée Serbe lors du bombardement de la citadelle. Ce bombardement fût une grossière erreur stratégique par rapport à l'opinion internationale, preuve en est ce panneau, posé là sans explication aucune du contexte historique, devant lequel s'arrêtent des centaines de touristes par jours.
Malgré tout la citadelle de Dubrovnik, judicieusement placée entre mer et montagnes, est un joyau de l'architecture, et si l'on s'intéresse beaucoup aux vieilles pierres je pense qu'il doit bien falloir quelques jours pour en faire le tour. Charmés et dégoûtés nous avons laissé derrière nous l'espèce de guignol déguisé en ménestrel qui chantonnait en se faisant prendre en photos et sommes rentrés au camping par la mer. Là sur la côte, à l'abri des regards depuis la route, un grand complexe hôtelier calciné et désaffecté mais encore debout. Combien de temps de tels lieux resteront-ils comme ça? La structure est-elle encore utilisable et attend-elle en acquéreur, un investisseur, un gain au loto du propriétaire pour rénover ou alors détruire et reconstruire. La nature peut-elle reprendre ses droits sur de si grands squelettes de béton? Ce qui est sur c'est que la conservation ou la destruction des ces structures ne sera pas entreprise par le domaine public dans un but sanitaire, il faudra que l'affaire rapporte d'une manière ou d'une autre, en attendant...
Sur le camping près de Dubrovnik, nous avons rencontré deux couples d'Anglais qui pourraient donner des idées de voyage... Un jeune couple a aménagé un camion et embarqué tout son petit monde dedans, et surtout le chien et le bébé de huit mois. Ils sont partis comme ça dans l'idée de ne pas forcément rentrer un jour, sans trop se préoccuper. Il est menuisier et essaye de trouver du travail sur le chemin ce qui n'est pas facile apparemment. Encore au début de leur périple, ils trouvent leur camion trop encombrant et sont en train de chercher la solution idéale pour la forme de voyage qu'il avaient envisagée. L'autre couple, dans la trentaine avec un gamin de dix ans, a étudié son plan de voyage depuis une année. Ils ont aussi pris une année pour le mettre à exécution. Tout d'abord quelques mois de vacances en Europe de l'est puis, l'hiver venu, du ski dans les montagnes de Bulgarie et en même temps de la prospection pour acheter un ou deux appartements qu'ils pourront louer par la suite. Le printemps de retour, prospection sur la côte de Bulgarie pour trouver un terrain afin d'y créer un petit camping. Ils ont étudié le marché, en ont marre de leur vie stressante passée à travailler à Londres et veulent déménager en Bulgarie afin de passer leur étés au bord de la mer et leurs hivers dans les montagnes. Entre ces deux types de voyageurs, il doit bien y avoir une place pour chacun!
|