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A écouter l'opinion internationale et lire les guides, nous avions décidé de ne pas traîner en Albanie. De tout ce que l'on entend, seul l'état lamentable des routes s'est révélé être loin d'un préjugé. Je crois bien que même si nous avions voulu traverser les 300 km de l'Albanie en une journée, les routes ne nous l'auraient pas permis!
Jusqu'ici la transition entre les pays fut assez douce. La Slovénie s'aligne sans souci à ses pays voisins de l'Union Européenne, l'Italie et l'Autriche. La Croatie semble déjà un peu moins riche à l'intérieur des terre mais la côte est en plein essor touristique. La Bosnie Herzégovine sort très doucement de l'ombre laissée par la guerre. Notre passage en Albanie fut quand à lui un véritable saut dans le "tiers-monde". L'Albanie est un pays en voie de développement, elle a reçu beaucoup de subventions d'aide internationales lorsque en 1998 465'000 réfugiés albanais du Kosovo sont venu y trouver asile. Apparemment les effets négatifs de cet afflux soudain de personnes ont été compensés et l'Albanie a même pu entreprendre quelques projets de construction et de rénovation de l'infrastructure. Nous avons effectivement constaté que la construction bat son plein et que plusieurs tronçons de route sont nouveaux, fraîchement refaits ou en cour de construction.
Shkodra
Dès la sortie de Podgorica, dernière ville du Monténégro avant la frontière albanaise, la route est devenue une étroite piste goudronnée défoncée et semée d'énormes nids de poules. Elle serpente sur une douzaine de kilomètres entre collines couvertes de grenadiers sauvages, lac, marais et roseaux avant d'arriver au poste de douane.
A côté du poste, encore les anciens panneaux écrits en cyrillique de l'ancienne Yougoslavie. Deux voies semblaient aménagées pour passer. L'une passait par une dépression remplie d'une eau noirâtre que nous avons évitée en empruntant l'autre voie. Il y avait là cinq douaniers qui s'ennuyaient visiblement et un petit bonhomme habillé différemment des autres. L'un des douaniers sachant parler anglais à demandé à Daniel de le suivre et nous a expliqué qu'il nous faudrait payer dix euros par personnes (taxe officielle) et deux euros pour le "lavage" des pneus de la voiture. Nous avons éclaté de rire croyant qu'il plaisantait mais pas du tout. Le type différent des autres nous a tendu une quittance de deux euros sortie d'un petit calepin pour la "désinfection" des pneus de la voiture. Nous avons alors compris que la gouille poisseuse que nous avions évitée à l'entrée était sensée être un bassin de désinfectant (honnêtement la version "eau de pluie" me parait plus probable). Il est vrai que les quelques voitures arrivant après nous ont toutes traversé la dite gouille. Bon, nous avons payé les deux euros sans pour autant devoir "salir" nos pneus.
Pendant que Dan était à l'intérieur en discussion avec le douanier tout en essayant de ne pas se placer entre l'écran de télévision qui diffusait un "telenovela" et la secrétaire qui la suivait attentivement, j'observais les quatre autres douaniers qui tuaient le temps. Le soleil avait à nouveau réussi à chasser la pluie pour un moment et l'humeur de nos hommes étais joyeuse. L'un jouait avec son sifflet, les deux autres bouffaient des pipas dont ils crachait les coquilles par terre en se taquinant et le dernier regardait avec moi les images de notre guide. A chaque fois qu'il reconnaissait un lieu son visage s'éclairait d'un large sourire et il m'en répétait le nom jusqu'à ce que je lise la légende et atteste qu'il avait raison. Savait-il lire?
Les images que j'avais en tête de l'Albanie étaient de belles montagnes grises et pelées sur lesquelles se dessine nettement l'ombre des nuages. Je ne fut pas déçue, les premiers kilomètres de "route" après la frontière continuaient de longer le lac et sur la rive opposée s'élevaient les mêmes montagnes que celles de mon imagerie personnelles.
Par contre je n'avais aucune image en tête de la ville albanaise et ce fut une surprise. La première chose qui frappe, autant dans la campagne que dans les villes, c'est la saleté et les détritus, la gestion des déchets est définitivement un luxe de pays riches. Les petits champs, et l'équipement agraire vétuste ne font que confirmer que le niveau de vie de l'Albanie est bien en dessous de celui de ses voisins. A l'approche des villes, la route est longée de constructions sauvages et terribles, parpaings, fers à béton visibles, souvent des carcasses dont on ne sait pas si ce sont des maisons qui ont été détruites ou se sont effondrées avant même d'avoir pu être terminées. Au centre des villes, toujours la saleté, une statue communiste sur un rond point, composée d'hommes dont les muscles tendus et bien trop volumineux leur font prendre des poses souvent tout à fait improbables mais toujours héroïques. Les constructions de la ville ne valent guère mieux que celles de la périphérie, par manque de moyens sûrement elles ont l'air vétustes sans jamais avoir eu l'air neuves. Elle me font penser aux nouvelle constructions vues au Bénin et à Cuba!
D'après ce qu'on nous en a dit Tirana, la capitale, doit probablement être différente, tout en étant très polluée et bruyante. Nous n'y sommes pas passés. La première ville où nous nous sommes arrêtés fut Shkodra. Notre estomac criait famine. Les restaurants aussi ressemblent typiquement à ceux des pays en voie de développement. Constructions banales en béton, vitres invariablement teintées, sol et souvent murs carrelés, décoration kitsch si il y en a une. Comme il est impossible avant d'y pénétré de savoir si c'est ouvert, s'il y a du monde et ce qu'ils servent, nous sommes entrés dans le premier venu. Il n'y pas de menu, il suffit de dire ce qu'on veut manger: poisson ou viande sans plus de précision et attendre de voir ce qui arrive sur la table. Nous avons eu du bol, c'était drôlement bon. La place est tenue en famille, le père aux commandes dans la salle, la mère à la cuisine, et le fils au service. Un client qui savait trois mots d'allemand, le père qui en savait deux d'italien mais surtout le fils qui parle un très bon anglais ont rendu la discussion possible.
Le fils c'est Fatlum, un gamin intelligent de douze ans qui veut devenir médecin et à qui son père fait prendre des leçons privées d'anglais sûrement dans l'espoir d'augmenter ses chances pour sa vie future. Au moment de partir nous avons vu accourir vers la voiture le père et le fils pour essayer de nous convaincre de rester dormir chez eux (le restaurant est aussi un petit hôtel) gratuitement, nous disant qu'il était déjà tard dans l'après-midi, que nous ne trouverait pas où loger ailleurs et que même si…nous n'aurions ni eau ni électricité tandis que chez eux... Comme ils étaient sympas et que nous n'étions pas pressés, nous avons accepté plus pour la tentation de parler un peu avec eux que pour leur offre.
Fatlum, ravi de pouvoir pratiquer son anglais nous a emmené voir la forteresse de Shkodra, située à deux pas sur une colline, tout en nous vantant les beautés de son pays et de sa ville. La forteresse est une ruine encore en bon état, envahie par les herbes. Personne à la porte pour encaisser un prix d'entrée, un berger qui vient y faire paître ses chèvres, trois types à l'air louche qui trafiquent je ne sais quoi et un puit qui sert visiblement de grosse poubelle.
Fatlum est très mûr pour son âge. Répète-t-il les discours du père lorsqu'il affirme que des richesses naturelles et historiques comme celles de l'Albanie, des pays comme la France ou la Croatie sauraient beaucoup mieux les exploiter, mais que son pays n'est pas assez riche pour pouvoir s'occuper de stratégie touristique? Quand il constate que les gens de son pays sont pauvres et doivent travailler dur pour survivre mais que sa famille a de la chance? C'est vrai qu'avec leur petit restaurant/hôtel ils doivent s'en sortir bien mieux que d'autres. Pourtant rien de super luxueux, contrairement à ce qu'il nous ont dit, la douche manque de pression et il faut utiliser le baquet et les chambres sont munies de bougies pour parer aux coupures de courant (trois usines hydrauliques à Shkodra mais pas assez d'électricité…). Fatlum porte des habits qui ont l'air neuf (contrairement à ses parents), le lendemain il ira voir "Spiderman II" avec sa copine au cinéma, il a un téléphone portable et une PlayStation 2.
Fatlum tient absolument à nous montrer la forêt dans laquelle il aime aller se promener, surtout en automne pour regarder le feuilles tomber. Le premier groupement d'arbres digne d'être appelé "forêt" nous semble bien loin à l'horizon pour y aller à pied, mais comme il insiste et nous assure que c'est tout près, nous le suivons. Tout s'éclaire, ce qu'il appelle sa "forêt", c'est une douzaine d'arbres, plantés entre deux motels à moitié finis et dont le sol est jonché de détritus. Percevant notre regard sur les ordures de sa "forêt" Fatlum s'en excuse soudain en nous expliquant encore une fois que son pays n'est pas assez riche pour s'occuper de ce genre de problème pour le moment.
Après un peu de repos et de lecture dans notre chambre, nous le retrouvons pour le repas du soir. Ils nous raconte encore plein de choses, veut tout nous faire goûter, leurs deux fromages, le jaune et le blanc (apparemment il ne doit pas y en voir plus que deux car c'est toujours les mêmes que nous rencontrerons tout le long de notre séjour en Albanie), les grenades et les kakis, que nous connaissons déjà à sa grande déception, etc. Une petite partie de dominos et le père nous rejoint à table. Il était conducteur de bus touristiques dans toute l'Europe. Lui aussi se met à nous vanter son pays et surtout sa ville, comme tous ceux que nous croiserons par la suite, il nous explique comme sa ville est sure et comme ses habitants sont "gentils", contrairement aux autres villes...
Le lendemain Fatlum est au bord des larmes quand nous lui disons au revoir, il essaye par des toutes sortes de stratégies de nous retenir, je trouve ça un peu exagéré, nous le connaissons même pas depuis 24h. Est-ce une forme de politesse lorsque l'on dit au revoir à quelqu'un? Pourtant il a l'air très sincère. La seule chose qu'il nous reste de Suisse est un grand Toblerone, nous lui en faisons cadeau et nous voilà partis. |