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Durrës - Vlora
Les paysans albanais sont donc très nombreux et très pauvres. Pourtant il y a là de quoi faire rêver les amoureux du "bio" dans nos pays et quel bonheur pittoresque pour les yeux du voyageur! Les petits champs aux cultures et couleurs différentes forment un patchwork vert, doré et argenté qui tapisse les collines. Ici un paysan passe une charrue tirée par des boeufs, là deux femmes trient les olives à la main assises sur un grand tissu à l'ombre de l'arbre, plus loin un paysan dort dans sa brouette à côté d'un minuscule étalage couvert de carottes, un autre ramène la récolte à dos d'âne ou en chariot tiré par des chevaux, ... Je ne sais pas quelle est la situation de l'élevage, mais l'imagerie qui s'en dégage n'est pas moins pittoresque. Une bergère assoupie au milieu de son troupeau, une fillette qui rassemble une bonne centaine de dindons à l'aide d'un bâton, des ânes et des vaches en vadrouille sur le bord des route. Il arrive aussi qu'un troupeau de mouton traverse sous votre nez la route au pas de course, poursuivi par des bergers gesticulant et criant le plus fort possible pour motiver leurs bêtes à courir, ça marche et c'est rigolo à voir!
Durrës et Vlora, deux villes situées de manière privilégiée au bord de l'eau. En dehors des centres, les constructions s'étendent sans planifications sur des kilomètres le long des routes. Une construction sur deux est un futur hôtel, les gens sont fiers, ils les trouves beaux, ils pensent qu'ils permettront au pays d'attirer plus de touristes étrangers. Malheureusement je crains fort que tout cela ne soit au final plus négatif que positif pour le tourisme. Le bâti est en train d'envahir la côte et de bloquer l'accès direct à l'eau. A ces endroits, l'Albanie est en train de détruire exactement ce qui fait sa beauté. Bon, il ne faut pas peindre le diable sur la muraille, tous les touristes ne recherchent pas la même chose. Mais même pour le tourisme de base, qui n'exige qu'un bout de ciel bleu et une plage, les détritus, omniprésents dans le champ de vision, restent à mon avis un des défis les plus importants pour le pays entier.
Vlora - Himare - Saranda
Peu après Vlora la route s'éloigne de la côte et monte abruptement de 1000 mètres en lacets serrés au milieu d'une région boisée. Au sommet, c'est la mer qui se dévoile d'un coup en contrebas, l'oeil est un peu perdu, l'horizon parait soudain si haut! Nous sommes passés en une demie heure du soleil de la côte à la fraîcheur des montagnes dont les sommets ont tendance à accrocher quelques nuages pour le garder prisonniers. A cet endroit les flans des montagnes descendent d'une traite et sans chichi jusque dans la mer, c'est grandiose. La route retrouve ensuite presque le niveau de l'eau avant de devenir une piste étroite et creusée de nids de poules jusqu'à Saranda. Sur cette centaine de kilomètres qui se parcourt à une vitesse plus que réduite, cette piste traverse de paysages magnifiques extrêmement variés, zigzaguant tant à l'horizontale qu'à la verticale au grès des collines et vallées. Montagnes et collines pelées, cultivées ou boisées, petites criques, terre rouge, cactus, oliviers, ruisseau turquoises, troupeaux en liberté, la région est un régal pour les yeux et le rythme imposé par l'état de la route et exactement le bon pour savourer toutes ces beautés qui défilent. De petits villages sont agrippés ça et là sur les collines, étonnement en pleine expansion eux aussi. Beaucoup de maisons se construisent et pour en éloigner les mauvais esprits ou la mauvaise fortune on y accroche des peluches ou des poupées de chiffon. Certains de ces gri-gri doivent être là depuis bien longtemps, suspendus à leurs fers à béton, attendant que le propriétaire obtienne les fonds nécessaires pour terminer la construction. Lorsqu'on traverse une telle région après avoir pu constater l'évolution des villes, on se prend presque à souhaiter que la route ne soit jamais refaite, ou du moins pas avant que le gouvernement n'ai de stratégie précise de développement.
A Himare, entre Vlora et Saranda, il y a un petite plage décorée de quelques carcasses de bâtiments et de deux bunkers. Les bunkers il faut s'y faire, ils jonchent le pays, héritage d'une pseudo grande stratégie défensive datant de la deuxième guerre mondiale. Il parait même qu'à l'époque de la mise en place de cette merveilleuse idée, chaque citoyen devait offrir un week-end par mois à la patrie et aller pelleter des tranchées qui étaient censées relier tous les bunkers du pays! La mer était invitante et nous nous demandions ou nous pourrions dormir dans le coin lorsque qu'une petite vieille en noir nous aborde et nous fait comprendre qu'elle nous loue volontiers une chambre si on veut. C'est parfait, juste là en face de la plage. Nous laissons la voiture derrière la maison, au milieu des poules, à côté du potager et de l'âne. Un plongeon dans l'eau sous le regard curieux de nos hôtes. Pour qu'ils se trempent il leur faut une eau à 28 degrés minimum autant dire que pour eux c'est déjà l'hiver! La vieille femme qui nous avait abordés est grecque, c'est sa petite fille de passage pour lui rendre visite qui nous l'explique en anglais. Il parait que dans la région il y a énormément de grecs, d'ailleurs nous ne nous fatiguons même plus à sortir nos trois mots d'albanais car la grand-mère ne sait même pas le parler!!!
Le lendemain nous sommes réveillés par le cri d'un coq bien paresseux et les longs "sanglots" de l'âne. Pas d'eau dans la douche car toute l'eau de l'habitation à été canalisée dans un gros tuyau pour distiller le raki à l'arrière de la maison. La grand-mère, la mère, la fille, toutes trois s'affairent autour de l'installation. Nous n'arrivons pas bien à savoir dans quel but elles produisent cet alcool de raisin car les trois nous affirment ne pas en boire. Pour la vente ou pour offrir peut-être… la réponse reste vague, c'est plutôt une sorte de tradition familiale.
Saranda - Butrint
A notre grand regret on retrouve la ville. Saranda est LA station balnéaire des Albanais. Mais hors saison cela n'a pas l'air très vivant. Les Albanais sont très fiers de cette ville, il faut les entendre en parler! Une promenade aménagée au bord de l'eau, des restaurants et des cafés lui donne un petit air de riviera qui à quelques dizaines de mètre à l'arrière cache certains quartiers qui tiennent plus du bidonville que de la station balnéaire. Là encore l'extension est incontrôlable. Des dizaines d'hôtels en construction longent la côte, réservoirs d'eau sur le toit, architecture tape à l'oeil bon marché et aménagements extérieurs lamentables comme si les gens qui devaient y venir allaient passer leur journées à l'intérieur de leur chambre avec vue!
Butrint est aussi une fierté des Albanais. Je ne sais pas à cause de quel malentendu je ma suis mis dans la caboche que c'était un sympathique village mais le fait est que c'est ce que nous cherchions quand nous sommes partis dans cette direction. Arrivés au bout de la route et ne pouvant pas aller plus loin nous avons pris un espèce de bac avec la voiture, radeau tracté par des câbles, pour traverser un bras de mer. De l'autre côté nous demandons où est Butrint et ils nous indiquent la rive d'où nous venons. En fait Butrint ce n'est pas un village mais des ruines protégées par l'UNESCO parce que c'est les plus belles du pays. Une fois de plus force est de constater que les ruines ce n'est pas notre truc! La merveilleuse mosaïque dont parle le petit feuillet qu'on nous remet à l'entrée est recouverte de sable protecteur!!! Sur l'acropole, une ruine de château d'une autre époque, et pour surveiller le musée qui s'y trouve un gardien et un chien enlisés dans cette atmosphère d'ennui mortel. Un chien attaché n'attendant que des caresses et un gardien qui s'emmerde, on aurait pu penser que ces deux trouveraient à s'entendre... Les ruines se trouvent par contre dans un vaste parc dont le décors naturel vaut tout de même le détour.
Sur le retour nous prenons un américain en stop. Il est paysagiste et travaille comme volontaire à la décentralisation de la planification (urbaine) qui pour l'instant reste apparemment trop focalisée sur Tirana. Son travail consiste aussi à sensibiliser les gens à la planification, leur faire comprendre que ça les touche plus ou moins directement, que ça les concerne, qu'ils ont le droit de s'impliquer et qu'ils en ont le devoir. Je profite de l'occasion pour lui faire part de toutes mes remarques et il m'explique que les albanais sortent tout juste de l'aire communiste où tout était pour l'état, propriété et individualité personnelles étant ignorées. Donc en ce moment le seul souci des Albanais c'est leur bien, leur propriété, chacun rêve de posséder une maison, voir un hôtel. Notre auto-stoppeur nous explique aussi que régulièrement ils doivent intervenir car les gens trouvent un endroit qui leur plait, ils ont ou achètent un bout de terre et commencent à construire, au milieu des champs ou d'un site naturel, sans aucune notion de ce qu'est une zone à bâtir ou une autorisation de construire. Pendant son temps libre cet Américain, adepte de "hiking", parcourt l'Albanie à pied. Plein d'idées, il a voulu créer un club de "hiking" à Saranda. Premièrement c'est une occupation de pays riches et là-bas cela n'intéresse évidemment personne. Deuxièmement le seul mot en albanais qui pourrait se rapprocher du mot "hiking" a une connotation très militaire et finit de décourager ceux qui ne l'étaient pas déjà avant!
Nous avions décidé de faire du camping sauvage dans une petite crique repérée au passage. En allant y voir de plus près nous y avons découvert un hôtel qui ma foi était plutôt réussi par rapport aux autres. Implanté intelligemment et discrètement dans la pente du terrain sur le côté de la crique, il laisse la plage libre d'accès. Les aménagements extérieurs sont bien réglés et, au fur à mesure des finances du propriétaire, passent de béton à pierre taillée du coin. Le propriétaire nous explique que c'est un ami architecte qui lui a fait le projet et cela me réconcilie avec mon métier, on sert peut-être quand même à quelque chose! Il nous accueille avec un grand sourire, nous sommes ses seuls clients ce soir là. Il illumine sa terrasse, nous met de la musique, nous offre des bières, des glaces et nous cuisine des moules pour nous montrer ce que c'est car n'ayant pas reconnu le mot en albanais, nous lui avons dit que nous ne connaissions pas. Nous passons la soirée à parler et à jouer aux dés avec lui. Il nous explique sa famille, son hôtel, ses projets d'avenir. En dessous de nous, dans l'eau, un de ses potes pèche au harpon. Nous voyons juste le halo de sa lampe frontale se déplacer au milieu de la nuit dans l'eau transparente.
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