|
Nous avons déjeuné au soleil sur la place du village, en compagnie de Kerim et d'un vieux qui de temps en temps balançait des mots turcs accompagnés de leurs traductions anglaises au beau milieu de la conversation. La route jusqu'à Derinkuyu était superbe ce jour-là. Les collines laissaient deviner leur terre foncée et la paille dorée de leurs champs sous une fine couche de neige. Au loin se dessinaient des chaînes de montagnes d'un blanc éblouissant.
Derinkuyu est une petite ville comme tant d'autres dans la région. En saison des quantités de cars s'y arrêtent pour faire visiter à leurs passagers une des plus grandes cités souterraines de la Cappadoce. Une fois n'est pas coutume, nous avons pris un guide car il avait réussi à nous convaincre de son utilité en nous racontant des choses intéressantes sur la cité. Ces cités souterraines, nombreuses dans la région, étaient construites un peu sur le même principe de base que nos abris antiatomiques suisses. La région, cœur de la Turquie, était traversée par beaucoup de peuplades, d'armées, de commerçants pas toujours pacifistes. Lorsqu'un danger menaçait, toute la ville descendait s'abriter dans ces forteresses souterraines par des passages aménagés depuis quasiment chaque maison. Certains prétendent même que toutes les villes souterraines, distantes tout de même de plusieurs dizaines de kilomètres les unes des autres, étaient connectées entre elles par des tunnels. Cela n'a pas été encore prouvé, même si quelques découvertes vont dans ce sens là.
La partie de la cité ouverte au public ne représente apparemment qu'un infime partie de cette ville qui pouvait abriter 10'000 personnes aux dires de notre guide. Pourtant, dans cette portion de "cité-fourmillière", il serait déjà facile de se perdre dans ce labyrinthe de tunnels, escaliers, alcôves qui se répartissent sur sept niveaux. Nous avons posé tout un tas de questions à notre guide. Comment une population enfermée sous terre pouvait-elle survivre à des sièges de plusieurs mois. Il nous a expliqué milles choses. Comment les tunnels sont bien trop étroits pour des guerriers en armures et de plus inefficaces car obligés de circuler en file indienne, les lourdes portes de pierre amovibles seulement depuis l'intérieur, les pièges, les réserves de nourritures, les emplacement pour le bétail, les puits d'aération, d'approvisionnement et d'évacuation des déchets, l'infrastructure sociale, religieuse, scolaire, etc. Cela me parait si improbable que 10'000 personnes aient pu vivre dans ces conditions de promiscuité et de confort pendant des périodes allant jusqu'à six mois, que je me demande si tout cela est bien vrai, quitte à remettre parfois en cause le travail des archéologues qui parfois nous dessinent des squelettes d'animaux extraordinaires sur la base d'un fossile de dent. Bon, il faut bien admettre que les restes de la cité de Derinkuyu représentent plus qu'un fossile de dent!
Nous avons continué de nous enfoncer dans les paysages typiques de la Cappadoce, ceux qu'on voit toujours sur les prospectus. Près d'Ayvali, sur un replat au milieu des roches érodées et des ceps de vigne, nous avons campé face à un panorama splendide. Mi-novembre, 1300m d'altitude, il faisait déjà bien frais! Alors que le soleil du crépuscule enflammait la campagne, nous récoltions de quoi passer la soirée auprès d'un bon gros feu. Les alentours étaient parsemés de vieux foyers entourés de cadavres de bouteilles d'alcool fort. On y imaginait bien comment les jeunes des bleds environnants passaient leurs soirées d'été, comme chez nous, à se bourrer la gueule à l'abri des regards et avec le goût de l'interdit en prime.
La lumière bleue du gyrophare d'une voiture de flics s'arrêta bientôt sur la route à quelques centaines de mètres derrière notre campement. Comme nous ne réagissions pas, enfoncés bien au chaud dans nos chaises, à attendre qu'ils viennent nous expliquer leur problème, ils enclenchèrent la sirène au milieu de cette nuit silencieuse. Nous avons donc dû nous bouger tout en étant sûrs de notre coup, le territoire turc étant considéré par le gouvernement comme un vaste terrain de camping pour autant que les campeurs laissent la place propre. Notre policier, tout jeune, compris que nous n'étions pas du coin dès notre "Bonsoir" dit en turc mais avec notre accent étranger volontairement accentué. Les premiers mots qu'il prononça furent pour s'excuser de nous importuner, comme si le fait d'être étrangers nous lavait de tout soupçon! Par acquis de conscience nous lui avons demandé si il y avait un problème et il nous expliqua qu'il fallait faire attention avec le feu car, comme nous l'avions effectivement constaté, la campagne était très sèche. Nous l'avons rassuré en lui expliquant que le foyer était formé de très grosses pierres et que nous ne manquerions pas d'éteindre ces belles et hautes flammes avant de nous endormir. Il ne voulut même pas contrôler et partit en nous souhaitant bonne nuit. Nous avons regretté de ne pas avoir pensé à l'inviter à boire un thé et jouer aux dominos avec nous sous ce ciel étoilé, mais il n'aurait probablement pas pu accepter.
Les dernières flammes éteintes, nous avons sauté dans nos sacs de couchages dont je loue l'efficacité. Par contre un vent violent se leva sur le plateau et je passai une nuit très agitée à côté d'un Dan qui dormait comme une brique. La toile de la tente, secouée par le vent, claquait comme le tonnerre, et les secousses dues aux rafales me réveillaient en sursaut, me donnant l'impression peu rassurante que notre voiture était le jouet de grandes mains invisibles. |