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Esfahan la belle nous retint encore quelques jours, il faisait beau et c'est une ville pour se prélasser, boire des thés ou lire au soleil près de la rivière sans oublier de visiter de temps en temps une magnifique mosquée ou un élégant palais. Nous avions aussi un petit détail administratif à régler, soit l'extension de notre visa qui touchait gentiment a sa fin. Cela ne pris pas dix minutes comme nous le promettait le guide mais seulement 24h et nous avons eu droit à un mois de plus, c'est ce qu'il y a de mieux alors nous étions bien contents.
Les deux femmes en tchador qui s'occupaient des extensions de visas étaient souriantes et savaient un peu l'anglais. Tout en organisant notre paperasse elles assouvirent leur curiosité. Elles voulurent savoir si nous étions mariés, ce que nous nous sommes empressés d'affirmer en montrant nos bagues en argent. Visiblement soulagées elles nous expliquèrent comment c'est extrêmement bizarre pour elles de voir arriver des touristes, homme et femme voyageant ensemble sans être mariés. Des bagues en argent, quelle idée étrange… "Why not gold" me demandèrent-elles un peu interloquées. Je leur répondis que je trouve ça plus joli et que surtout nous préférons garder l'argent pour voyager et découvrir l'Iran par exemple. Elles eurent l'air peu convaincues mais firent remarquer en rigolant à Dan qu'une femme comme moi c'est bien, ça coûte pas cher!
Après cette mise en marche administrative nous voulions nous arrêter à la maison de thé qui se trouve en terrasse sur l'eau entre les piles du pont Si-o-Seh. Une maison de thé extérieure comme ça au soleil et sur l'eau, c'est rare! Mais cet endroit agréable et unique est réservé aux hommes! J'étais verte! Le foulard, pas de problème, le manteau c'est déjà plus embêtant, on se sent engoncé, on ne peut pas l'enlever, on a chaud, on a froid… Mais ça! Interdire un endroit si privilégié aux femmes et par la même occasion à tous les hommes accompagnés de femmes, ça m'est resté sur l'estomac! Bon, nous sommes restés sur les rives, au soleil, tout en lisant et grignotant des pipas. A côté de nous un jeune couple d'amoureux semblait très intrigué par nos personnes. Les deux nous observaient sans vergogne et la femme se penchait régulièrement à l'oreille de son mari, se cachant le visage sous son tchador pour lui souffler des choses à l'oreille qui les faisaient beaucoup rire. J'aurais donner cher pour savoir ce qui les faisait tant marrer.
Le soir quelques nuages avaient voilé le soleil et la mosquée de l'Emam nous parut tristounette, sans cet éclat coloré que donnent les rayons du soleil aux superbes mosaïques, cela change tout. Nous avons donc décrété qu'une mosquée, ça se visite au soleil. De plus l'hiver semble propice aux rénovations et les outils des ouvriers laissés là un peu n'importe où, donnaient au lieu un aspect abandonné. Au crépuscule, comme le soleil perçait à nouveau les nuages, nous avons profité des couleurs chaudes de la lumières et de ce ciel dramatique aux nuages violets pour admirer la place depuis la terrasse du palais Ali Qapu et ensuite depuis la maison de thé, nous réchauffant du fameux breuvage accompagné de petits biscuits.
Le lendemain c'est la visite du palais "Chehel sotun" que nous avons intercalé entre nos occupations relaxantes favorites. "Chehel sotun" cela veut dire "quarante colonnes". En fait des colonnes il y en a vingt mais comme elles sont censées se refléter dans un bassin, cela fait quarante… Les colonnes en bois sont superbes et les fresques intérieures valent le détour. Mais ce qui m'a fasciné c'est une photo aérienne de la ville en 1970 exposée à l'intérieur du palais. Une sorte de trame labyrinthique de maisons au milieu de laquelle on repère au premier coup d'œil la structure de la ville, les monuments importants, les axes principaux, etc. Découvrir la ville avec une photo comme celle-ci en mains doit être véritablement passionnant.
Dernier jour à Esfahan. Cela faisait quelques temps que le haut minaret de la mosquée Ali, perceptible depuis plusieurs endroits de la ville, titillait notre curiosité. Nous sommes partis à sa recherche, nous enfonçant dans les ruelles de ce qui est parait-il le quartier juif. Il y a là quelques vieilles maisons en terre et bois, avec balcons en porte à faux sur la route, qui laissent imaginer à quoi devait ressembler la ville auparavant. Le minaret est splendide, élégant dans sa forme, sobre en décoration, il me plait beaucoup. Le coin est en fait un marché en plein air, une sorte de bazar deuxième classe où tout est sûrement encore moins cher. Chacun expose sa marchandise à même le sol, Les motos circulent, les femmes en tchador s'emmêlent dans leurs tissus et leurs cabas en râlant et nous ne savons pas trop où nous posons les pieds!
Nous voulions aller nous asseoir au soleil dans la cour de la mosquée du vendredi. De ma visite il y a quatre ans, je me souvenais seulement que je l'avais trouvée trop courte pour apprécier le bâtiment. La cour est un endroit agréable, comme souvent. Les locaux la traversent, pour vaquer à leur occupations, s'y arrêtent un instant pour faire leur prière, discuter un moment à l'ombre d'une alcôve ou même piquer un somme sur un tapis. Mais ce sont les salles des "bas côtés" de la cour, toutes de briques, qui fascinent. De nombreuses colonnes supportent une collection de voûtes dont l'assemblage de chacune est différent mais toujours élégant. Ce matériau unique rend l'endroit majestueux et puissant et une lumière délicate y filtre depuis la cour par des moucharabiehs.
Ce jour là, l'atmosphère était un peu spéciale. Tout au fond de l'une de ces salles, on tournait un filme historique. Trois cents figurants en costumes se tenaient alignés entre les colonnes, tournés soi-disant en direction de la Mecque et attendant les ordres de l'assistante du directeur pour s'incliner ensemble dans la prière. Curieux, nous nous sommes approchés pour prendre des photos et nous ayant remarqués le directeur du film nous invita à venir plus près. Nous avons observé l'équipe au travail et les prises de vues directement visibles sur un petit écran. Une fois la prise de vue réussie, nous sommes finalement allés nous asseoir dans une alcôve ensoleillée de la cour. Mais cette dernière fût rapidement envahie par nos trois cent hommes pressés de recevoir le repas qui leur était distribué et de faire la prière, dans la bonne direction cette fois-ci. Le directeur du film nous invita alors à nous joindre à lui et son équipe pour manger. Dans la salle de prière transformée en réfectoire pour l'occasion, nous nous sommes retrouvés à manger assis sur des tapis à côté de la star du film. Nous ne connaissions ni sa tête ni son nom évidemment et il devait se demander pourquoi on lui collait deux touristes Suisses à ses côtés! Bon, il parlait un peu l'anglais et nous avons fait la causette. Nous aurions dû lui demander un autographe pour pouvoir frimer devant les Iraniens! Le repas terminé nous avons à nouveau tenté de profiter de l'atmosphère agréable de la cour mais ce n'était décidément pas le bon jour. Tous les figurants étaient des iraniens recrutés dans la rue avant tout et donc curieux de savoir ce que nous faisions là. Dès que le premier osa nous adresser la parole, tout le monde nous entoura soudain, se pressant les uns contre les autres pour entendre nos réponses à leurs questions. C'était marrant, on se serait cru dans un film d'époque! Mais au profit de la foule quelques mains se firent baladeuses et ce fût le signal de départ.
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