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Comme pour confirmer notre décision de quitter Esfahan ce jour-là, le ciel s'était mis au gris mouillé et c'est sans regret que nous avons repris la route. Le temps ne nous permettait pas d'admirer le paysage, le brouillard cachant les éventuelles collines qui peut-être font onduler la plaine au loin.
A la sortie d'Esfahan, je remarquai quelques constructions cylindriques en terre que nous n'avions jamais vues auparavant. Pour l'instant elles demeurent une énigme… Si j'avais su que je n'en verrais que quatre ou cinq dans cette région, je me serais arrêtée malgré la pluie pour les prendre en photos et me renseigner sur leur usage!
La pluie nous fit penser que c'était un bon moment pour faire réparer la voiture. A Qom on nous avait réparé une fuite sur un des tuyaux de la pompe à diesel. Depuis, ce tuyaux ne fuyait plus mais tous les autres si! En Iran, aux abords des villes, se situent toujours les quartiers dédiés aux voitures, de véritables paradis où l'on trouve tout, de la main d'œuvre pour réparer aux accessoires de "tuning". Nous nous sommes arrêtés dans l'un de ces petits garages où deux mécanos très motivés se sont acharnés pendant deux heures sur ces tuyaux. Résultat des courses, il faisait nuit quand nous sommes arrivés à Yazd et les tuyaux fuyaient plus qu'avant! Nous avions déjà eu l'occasion de constater que l'amour du travail bien fait n'est pas la grande qualité des iraniens. Ils veulent faire vite, n'écoutent pas ce qu'on leur dit, ne prennent pas le temps de réfléchir. J'ai cru que Dan, qui observait les manipulations, allait s'énerver pour de bon. Heureusement l'exercice ne nous coûta que deux heures de temps et cinq francs, et le lendemain Dan fixa la chose lui-même en une petite heure.
Yazd
La vieille ville de Yazd, située en bordure du désert, est un labyrinthe fascinant de maisons de terre séchée. De hauts murs borgnes forment les enceintes de ces maisons à cours et donnent aux ruelles un aspect peu habité. Seules les vieilles portes laissent supposer la vie qui se cache derrière et de temps en temps on a la chance de pouvoir jeter un œil indiscret par l'une d'elle laissée pour un instant entrouverte. Sur ces portes, deux heurtoirs différents qui datent d'une autre époque, un en forme d'anneau si le visiteur est une femme, l'autre en forme de bâton si c'est un homme. De ci et de là quelques orangers laissent dépasser leurs branches en dessus de ces murs mais plus souvent ce sont les antennes de télévision et les fameuses tours à vent, les "badgirs", que l'on aperçoit. Ces dernières captent l'air en hauteur et par un effet de cheminée l'amènent dans la maison. L'air se rafraîchit pendant sa descente entre les parois épaisses de terre et parfois arrive dans une pièce avec fontaine où il se charge de vapeur d'eau avant d'aller rafraîchir les autres pièces. Dans les ruelles tranquilles on entend les motards arriver de loin et si la conduite semble un peu rapide, mieux vaut longer les murs! En cette période hivernale, de petits groupes de femmes ou de vieux assis contre les murs, font la causette en profitant de la douce chaleur des rayons du soleil. La vie dans la fournaise de l'été doit sûrement être plus retranchée dans la fraîcheur intérieure des maisons. A Yazd, on aime forcément se perdre parmi ces jolies ruelles et on se prend à rêver d'être un oiseau pour découvrir la vie qui se cache derrière les murs.
Pendant ces trois jours passés à Yazd, le temps faisait des caprices. Assez systématiquement le ciel était bleu l'après-midi et gris le matin. Nous profitions des heures grises pour nous reposer et réparer les petites choses qui s'étaient accumulées sur la voiture et des heures bleues pour visiter la ville.
Dan fit donc quelques soins à la voiture dans arrière cour tranquille avec pour compagnons quelques chats et poules et surtout le gardien de la place, un jeune de passage et un assistant de chauffeur de bus baloutche. Ces trois derniers l'observaient au travail et leurs yeux curieux plongeaient dans la voiture pour en explorer les moindres recoins. Comme ils semblaient ne pas avoir d'occupation particulière, ils restaient là à lui tenir des discours en Farsi, lui prodiguer des conseils incompréhensibles, lui fournir les outils parfois manquants et lui proposer thé et musique pour agrémenter son travail.
Nous commencions nos journées par un délicieux déjeuné local à la maison de thé du coin. Lorsqu'il y avait des femmes, nous étions consignés avec elles derrières les rideaux qui séparaient la salle en deux et qu'elles tiraient d'un geste décidé à leur arrivée. Rideau tiré ou non, c'était un bon moment d'observation… Toujours les mêmes hommes peu loquaces, des militaires qui faisaient des ronds de fumée à qui mieux mieux, deux femmes rigolardes suspendues à leur natel et s'offrant une pause "thé" au milieu de leur shopping, un couple complice, une femme seule fumant d'un air absent… Chaque matin nous y passion bien une heure et le soir, une fois la nuit tombée, un moment pour se réchauffer de thé et se régaler de petits choux fourrés à la crème au safran achetés à la pâtisserie d'à côté. La conversation s'engageait toujours mais une fois les questions-réponses habituelles épuisées, cela tournait un peu en rond. De quel pays? Mariés? Des enfants? Non. Pourquoi? Et l'Iran, quelle opinion du pays? Et les Iraniens?
Le vendredi soir, nous avons testé le cinéma. Ce n'était pas très concluant. Le film de guerre qui était à l'affiche et qui n'avait pourtant pas l'air très intellectuel, l'était tout de même trop pour notre niveau en Farsi, la prochaine fois il faudrait viser encore plus bas! C'était tout de même surprenant de voir des familles arriver avec de tous petits enfants pour voir ce film qui était somme toute assez violent. Qu'une mèche de cheveux dépasse du foulard de cette petite fille de trois ans et voilà son père qui réajuste la chose au plus vite, mais que sous ses yeux d'enfant défilent des images de guerre et de tueries…aucun problème!
Samedi nous avons commencé par une petite excursion aux tours du silence. Ces deux constructions de pierres, au sommet de collines à l'extérieur de la ville, accueillaient les dépouilles des morts zoroastriens. Elles étaient exposées là afin que les charognards "nettoient" les os et qu'ainsi la terre ne soit pas souillée par un enterrement, ni l'air par une crémation. Yazd est une ville où se trouve encore une grande communauté de zoroastriens. Nous sommes allés visiter un de leurs temple où souvent une flamme est gardée allumée. Les zoroastriens décrètent ne pas adorer le feu mais leur dieu, Zarathustra, au travers du symbole du feu.
Restait un petit détail technique à régler. Un de nos pneus n'était pas équilibré et se mettait à vibrer à grande vitesse. C'est un garçon probablement d'une bonne douzaine d'année qui nous fit la chose. Il travaillait dans un petit atelier avec un jeune homme comme autre employé. Avec ses mains carrées, ses épaules déjà bien larges et ses allures de pro, il démonta la roue, l'équilibra et la remonta en deux temps trois mouvements, ce n'était visiblement pas la première fois qu'il faisait ça!
Plus loin nous avons visité des moulins à henné. Sous des coupoles de terre à lanterneaux, telles celles des hammams, le henné est moulu grâce à de grandes roues de pierre d'un autre âge. De nos jours c'est un moteur qui entraîne la roue et non un âne ou un cheval. Mais les conditions de travail par contre ne semblent ne pas avoir beaucoup évoluées. Dans la pénombre de ces coupoles dont l'air est vert de henné, des silhouettes silencieuses contrôlent le processus et assurent le passage des étapes, respirant toute la journée cet air épais. Sur le pas de porte des moulins, ces "hommes verts" fument une cigarette ou profitent de quelques rayons de soleil avant de replonger dans l'obscurité. Le premier ouvrier qui nous fit visiter son moulin, était timide, souriant, le regard un eu triste. Il nous montra son travail, nous expliquant par gestes le processus. Il ne voulait pas des quelques sous que nous lui proposons pour le remercier de sa peine. Le deuxième, blasé, n'attendait que ça…
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