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Nous n'avons pas pris la route directe... Nous avions lu qu'un caravansérail des environs était toujours utilisé par les bergers pour y passer la nuit et nous aurions trouvé intéressant de partager une nuit avec eux et leurs moutons. Cela ne doit pas être la saison pour les bergers du coin, le caravansérail était fermé mais cela sentait bien la bête et par quelques ouvertures on devinait du foin à l'intérieur.
Actuellement le caravansérail se trouve éloigné d'une centaine de mètres de la route asphaltée et c'est un "caravansérail" moderne qui a vu le jour, autant dire une "aire d'autoroute" à l'iranienne. Les 30 kilomètres par jour qu'effectuaient les caravanes de chameaux sont largement dépassés et le rythme des étapes a changé. On trouve là de quoi faire le plein, se restaurer, faire des achats, etc. Il y a surtout une mosquée avec un grand espace pour les ablutions qui sert de salle de bain commune d'étape. Il y a aussi des chambres et quelques lits pour y piquer un somme ou y passer la nuit. Les camionneurs avalent leur repas en trinquant à la bière sans alcool et laissent leur véhicule à la file d'attente pour faire le plein de diesel. Nous avons pris notre repas en observant de tous nos yeux cette vie de nomades des routes. Voulant acheter deux thés pour faire descendre notre kebab, on nous fit comprendre qu'il ne fallait pas payer. A côté de nous se trouvait un immense coffre fort scellé sur la place et dans lequel les camionneurs glissaient quelques billets. Nous avons fait de même en supposant qu'ils contribuent ainsi à une grande caisse commune qui permet de mettre une certaine infrastructure à disposition des voyageurs y compris le thé ou peut-être que le thé.
Pour rejoindre Shiraz nous avons avions pour une fois l'occasion d'opter pour les petites routes. Nous avons donc quitté le plateau désertique et plat pour nous rapprocher des collines mauves et montagnes blanches que nous apercevions au sud depuis des kilomètres, c'est la chaîne de montagnes appelée "Zagros". Nous étions près de Dehaj lorsque la nuit nous surpris. Il n'y a pas de "Mosaferkhune" (littéralement "maison des voyageurs") dans ce petit village et nous avons cherché un endroit propice pour planquer notre voiture et camper, car même si le pays est encore riche en nomades, le camping sauvage n'est pas vraiment apprécié par le gouvernement. Un pick-up et quatre hommes encastrés les uns dans les autres sur la banquette vinrent à notre rencontre, étonnés de nous trouver là au milieu de nulle part. Leur expliquant que nous voulions camper, l'un deux décréta qu'il faisait trop froid et nous invita à dormir dans sa maison au village. Nous les avons alors suivis, pas vraiment sûrs d'avoir compris, ni déterminés sur la sincérité de l'invitation.
Peu après nous étions assis dans la grande pièce principale d'une maison toute simple du village, des tapis au sol, des coussins contre les murs et quelques décorations minimales mais toujours "kitsch". La femme nous accueillit avec un grand sourire et nous avons fait connaissance au fur et à mesure des membres de la famille, une fille de 16 ans et deux garçons de 15 et 9 ans. Tous avaient l'air contents et curieux de nous rencontrer. La mère essayait de se remémorer ses quelques mots d'anglais qui réapparurent au fur et à mesure de la soirée, la fille se gênait mais en connaissait aussi quelques uns de l'école. Le garçon de 15 ans n'aime pas l'école mais il est vif et avait une bonne mémoire d'un vocabulaire qui malheureusement ne nous fut pas très utile. De notre côté nous avons sortis tout notre vocabulaire farsi, c'est dire pas grand-chose, et surtout notre dictionnaire anglais-farsi qui pour une fois aller justifier sa place constante et pesante dans mon sac. Comme toujours la discussion prit du temps... Quand nous leur avons dit que nous ne possédons pas de maison en Suisse car cela coûte trop cher, ils nous demandèrent combien et n'en revinrent pas. Dès ce moment là le grand jeu du père fut de nous demander pour tout ce qui lui passait sous la main combien cela coûtait en Suisse et cela se révélait assez systématiquement dix fois plus cher. Devant leurs mines effarées, nous leur avons précisé que les salaires étaient aussi dix fois plus élevés...
L'atmosphère était très agréable et détendue. Le plus jeune faisait ses devoirs en allant glaner de l'aide ou des réponse auprès de sa mère et sa sœur. Quand il en avait marre il se mettait à jouer dans la pièce avec un ballon, se roulant par terre et sautant en tous sens avec l'énergie que l'on a à son âge, ce qui avait le don d'exaspérer gentiment les membres féminins de la famille qui pensaient que cela nous dérangeait! Le frère aîné, tout fier, nous montra un album rempli de photos de son père plus jeune, à la chasse, faisant des acrobaties sur un cheval ou une moto, soldat avec ses camarades au milieu de champs de fleurs,...
Nous avons mangé une bonne soupe ultra compacte qui me gava pour toute la soirée. Pensant que le repas était fini nous leur avons offert des friandises que nous avions par hasard dans la voiture. "L'abgusht" et le riz du repas arrivèrent donc comme une surprise pour nous mais heureusement je n'eus pas besoin d'insister comme en Turquie pour les convaincre que je n'avais plus très faim. D'ailleurs en Iran les femmes sont beaucoup moins rondes que là-bas!
Le reste de la soirée se passa à boire du thé, à comparer les prix suisses et iraniens, à mimer et feuilleter fébrilement dans notre dictionnaire et surtout à faire la connaissance de toutes les femmes du quartier qui défilaient dans la pièce, les yeux rond et brillants de curiosité.
Le plus gros problème de notre hôte au moment de nous inviter à dormir chez lui avait parut résider dans le fait qu'il n'avait pas deux chambres à nous offrir. Il n'avait pas l'air très convaincu par notre pseudo couple marié. Mais au moment du coucher j'imagine qu'il décréta plus pratique de croire à notre histoire. Evidemment ils se serrèrent dans les autres pièces pour nous offrir une chambre pour nous tous seuls. Je n'ai pas très bien dormi, milles pensées me tournant dans la tête sur nos erreurs de politesse possibles et sur la sincérité de l'invitation. Mais au réveil nous avons été accueillis par de larges sourires qui balayèrent nos doutes.
Nos hôtes nous offrirent encore un délicieux petit déjeuner et nous avons entamé toute une discussion qui demeura incompréhensible jusqu'à la fin sur la route que nous comptions prendre. La veille nous leur avions montré nos intentions sur une carte et toute la famille s'accordait pour nous dire qu'il y avait un problème avec cette route, mais impossible de comprendre lequel, malgré leurs dessins. Le plus détaillé et précis nous faisait appréhender une rencontre impromptue avec Godzilla au détour de l'une de leur montagnes. Avec la fine couche de neige qui avait recouvert le paysage pendant la nuit, ils essayèrent encore une fois de nous dissuader. Nous avons encore reçu des pistaches, noix et autres pour la route et si cette dernière se révélait trop difficile, nous étions invités à revenir chez eux.
A partir de ce village, nous visions sur la carte une petite route blanche légendée comme "dirt road" et qui passait par des villages de montagne. En fait ces routes sont simplement constituées du marquage progressif du sol par le passage des voitures. C'est-à-dire qu'il n'y en a pas une mais plusieurs qui se ressemblent, se croisent, se recroisent, se dédoublent, se rejoignent ou vont simplement se terminer en culs de sac au milieu de trois maisons. Nous avons découvert ainsi les environs, testant les différents embranchements possibles sans pour autant trouver notre route dessinée comme un joli trait unique et simple sur notre carte. C'était magnifique, le soleil brillait sur ce fin manteau de neige duquel émergeaient des touffes arides de végétation de désert. Au milieu de ces collines, à l'abri des ondulations, quelques hameaux de pierre et des petits champs et vergers encore endormis. Je crois que finalement nous avons trouvé notre route et c'est la que les dessins énigmatiques de la veille devinrent clairs. Ils essayaient de nous dire qu'une canalisation d'eau en cours de construction coupait la piste en plusieurs endroits, obligeant les voitures à faire des détours aventureux dans le paysage accidenté. À force de suivre les traces au petit bonheur à la chance, nous avons atterri sur une route asphaltée que nous avons décidé de suivre ayant déjà bien découvert les environs.
En allant vers le sud, la neige disparut et nous avons retrouvé le paysage couleur "terre de sienne" sec et plat de la plaine. A Harat la pose repas fut un réel instant de félicité. Une table et deux chaises disposées au soleil sur le trottoir ne semblaient attendre que nous. Même notre kebab-burger nous sembla délicieux dans ces conditions et un thé et des petits choux vinrent couronner ce bonheur épicurien!
C'est entre Neyriz et Kherameh, au bord du lac Bakhtegan, que la nuit tomba à nouveau d'un coup sans nous prévenir. L'endroit était magnifique et nous n'avions aucune envie d'en perdre une miette en roulant de nuit. Nous avons décidé de camper au bord de l'eau, abrités des regards policiers par quelques buissons. La température était douce et le couché de soleil magnifique sur cette eau lisse bordée de collines arrondies, mauves, ocre et rouille. Un feu nous tint chaud toute la soirée sous un ciel magnifiquement étoilé. En observant les campements des bergers et nomades aux alentours, nous avions bien pensé qu'il y avait sûrement une raison à leur emplacement aux creux des collines, sûrement le vent. Nous nous sommes couchés rassurés, ne pouvant même pas percevoir le clapotis des vaguelettes tellement l'air été calme. Ce n'est qu'au milieu de là nuit que nos soupçons furent confirmés par de violentes bourrasques qui durèrent jusqu'au matin et nous volèrent quelques heures de sommeil.
A notre réveil, le ciel était sombre, nous avons plié bagages rapidement mais en observant les bergers nous avons conclu que nous éviterions la pluie car ils se dirigeaient sans crainte dans la même direction que nous pour mener paître leur moutons. Effectivement, nous n'avons pas vu une goutte! Quelques centaines de mettre après notre retour sur la route, nous avons croisé une voiture de police. Contents de notre "timing", nous les avons gratifié d'un grand sourire. Entre le lac et les collines, la route devint une piste, puis plusieurs et comme la veille nous avions de la peine à toujours élire celle qui nous mènerait où nous voulions. Sur ces pistes accidentées qui faisaient trembler toute notre voiture nous avons eu droit à quelques visions à la "Kusturica", tel cet homme transportant en équilibre et en travers sur le porte-bagages de sa mobylette un meuble de rangement très kitsch, bas mais large de bien deux mètres! Nous nous demandions vraiment si il arriverait à destination et surtout à quelle masure minuscule, tente de nomade ou cabane de berger était destiné son chargement!
Un habitant du coin attendait qu'une voiture veuille bien passer par là pour aller jusqu'à la ville. Nous l'avons embarqué, bien contents de récupérer un guide de la région même si la voiture se mit soudainement à sentir le mouton. Il était jeune et souriant et ne savait pas trop quoi penser de notre histoire de voyage en voiture depuis la Suisse pour un an. Nous sentions qu'il ne nous trouvait pas très crédibles, voire même un peu louches, mais nous avions l'avantage d'avoir une voiture. Arrivé à destination, il voulut nous payer ce que nous avons refusé évidemment même si c'est comme ça que ça à l'air de marcher dans ces régions mal desservies. Les voitures privées servent de minis transports publics, elles s'arrêtent toujours à moins d'être déjà pleines et les gens payent leur course. |