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Shiraz 1 (13-14.1.2005)  

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Shiraz est une ville moderne et estudiantine dont on vient généralement visiter les jardins et se recueillir sur les tombes de Hafez et Saadi, les poètes les plus connus et appréciés des Iraniens, dont les textes célèbrent souvent les beautés de la nature, la vie, l'amour, les femmes et le vin. Dans notre mémoire, Shiraz restera surtout la ville de S.* et de son ami V.

Le premier jour, jeudi, nous étions encore bien fatigués des nuits précédentes et nous avons glissé de notre lit à la cour ombragée de la tombe de Hafez où nous avons bu des thés en craquant des pipas, des noix et mangeant de la glace au safran. Il tombait une belle lumière sur les orangers et de jeunes couples romantiques occupaient les arcades entourant la cour, se murmurant sûrement quelques poèmes de Hafez à l'oreille… La lecture nous retint dans ce lieu jusqu'au coucher du soleil.

Nous sommes rentrés à pied en passant par une ruelle animée débouchant à l'arrière du bazar. Alors que nous testions dans la rue des navets cuits à l'eau mais bien épicés par nos soins, un jeune homme nous aborda en anglais, nous souhaitant la bienvenue dans son pays et nous posant les questions habituelles. C'était S. Comme d'habitude, nous étions méfiants, que voulait-il nous vendre? Comme tout le monde, il nous dit qu'il avait des amis en Suisse. Face à notre peu d'enthousiasme, il nous proposa de finir nos navets et de venir discuter un moment dans son échoppe qu'il nous pointait du doigt. Comme il vendait des tissus en gros, ce n'était certainement pas en tant que clients potentiels qu'il nous invitait.

Nous avons donc découvert sa boutique qui nous deviendrait familière au cours de notre séjour. Il y avait des rouleaux de tissu partout, dehors, le long des murs et par terre. Coincé à trois derrière son bureau autour d'un petit chauffage au pétrol, il nous offrit du thé, nous montra un livre sur la Suisse reçu de ses amis et son dictionnaire d'anglais. S. a la trentaine, il vend des produits qu'il achète à l'étranger pour la plupart. Il est ambitieux et se concentre sur trois choses: son business, l'anglais et les arts martiaux. Il a quelques années il voulait partir voyager, c'était son "programme" comme il dit. Mais il est resté en Iran pour encourager son petit frère à continuer ses études qu'il voulait laisser tomber. A l'époque il avait fait passer le mariage au second plan par rapport au voyage. Aujourd'hui il est célibataire et a toujours des envies de voyage rangées quelque part dans sa tête. Il nous explique que comme Dieu l'aime beaucoup, il ne lui a pas encore mis la femme de ses rêves sur son chemin! Il en profita pour nous demander comment nous nous étions rencontrés et nous lui avons demandé comment cela se passe en Iran.

Les premiers repérages de prétendant(e)s potentiels sont fait par les parents ou même par les tantes et oncles. Quand un choix est arrêté, la famille de la fille organise une petite réception avec thé et biscuits, et le garçon s'y rend bien habillé, un bouquet de fleurs à la main, accompagné de sa mère et de ses sœurs. Etonnamment les fleurs sont pour la mère de la fille et non pour la fille! Le garçon et la fille ont leur mot à dire mais pour refuser d'aller plus loin il faut trouver une bonne excuse, un niveau d'éducation ou un âge ne correspondant pas aux attentes par exemple. Par contre si les deux sont d'accord, on boit le thé, on mange les biscuits et on discute. D'autres rencontres sont ensuite organisées pour permettre aux deux "tourtereaux" d'apprendre à mieux se connaître. Si la famille est moderne, elle laissera les deux se retirer dans une autre pièce de la maison pendant ces entrevues. Si elle est très moderne, les mères permettront mêmes à leurs enfants de sortir ensemble pour une rencontre à l'extérieur, ceci avec la complicité des sœurs mais sans jamais ne rien dire aux pères… On imagine bien que les jeunes amoureux se foutent bien de tout cela évidemment et qu'ils trouveront par eux-mêmes le moyen de se rencontrer sans que personne ne le sache!

Entre la discussion avec nous en anglais, les personnes qui rentraient dans son magasin pour je ne sais quoi, les coups de fil sur son téléphone fixe ou sur son Natel pour organiser la fête de la soirée, S. jonglait tel le businessman qu'il est. Le lendemain c'était vendredi et il nous invita à venir pique-niquer avec lui et sa mère sur les collines qui bordent Shiraz. C'était tentant et nous avons accepté mais il voulait nous faire lever à 8h!!! Nous avons négocié la chose comme le prix d'un rouleau de tissu et nous nous sommes fixé un rendez-vous à 9h45. Pour finir S. fut bien content car sa fête dura jusqu'à tard dans la nuit.

Le lendemain il avait échangé la tenue du commerçant contre le look "pique-nique". Sa mère n'avait pas pu venir mais elle nous avait préparé un panier rempli de bonnes choses. Nous avions amenés quelques trucs à grignoter qui traînent toujours un peu dans notre sac mais la culture iranienne veut que l'invité n'apporte absolument rien et nous l'avons un peu blessé. Heureusement il était conscient de ces décalages de culture. C'est aussi lui qui a payé le pain frais que nous avons acheté au passage et le taxi qui nous amena au pied des collines. Pour nous, avec notre culture d'occidentaux, c'était très gênant d'accepter de tout se faire payer, et nous n'étions pas au bout de nos peines…

Ces collines rocheuses piquées de quelques arbres offraient une magnifique vue sur shiraz. Alors que nous grimpions, nous avons effectivement croisé beaucoup de gens qui avaient été plus matinaux que nous et redescendaient déjà. Quelques soldats étaient là, leurs fusils en bandoulière, pour assurer la sécurité du lieu. Cela ne semblait pas choquer S. mais nous, nous imaginions les quais d'Ouchy le dimanche avec des soldats en tenue de combat et fusil au milieu de la foule. Nous avons aussi croisé un groupe avec un jeune homme accompagné de son tam-tam, un autre une guitare dans le dos et quelques policiers. Apparemment ils jouaient de la musique et se sont fait arrêtés. La police n'a t-elle rien d'autre à faire dans ce pays que d'emmerder des jeunes qui jouent de la musique? S., qui était aussi révolté que nous mais plus amer, nous "rassura" en nous disant que la police les relâcherait sûrement dans une petite rue à l'abri des regards en échange de quelques billets verts à l'effigie de Khomeini. Au pire, ils passeraient la journée au poste. Il nous apprit aussi qu'en fait il n'y a pas de loi qui interdit "texto" de jouer de la musique mais la police semble avoir tendance à abuser de son pouvoir...

En haut, assis au soleil, nous avons écouté avec quelques autres une ou deux chansons chantées par un homme dont l'âge semblait le protéger d'une éventuelle arrestation d'après les dires de S.. Nous avons pique-niqué en observant Shiraz et les différentes familles qui défilaient, plus ou moins curieuses, sur le banc d'en face. S. voulait nous faire parler de la Suisse ou plutôt des pays occidentaux. Tout d'abord nous lui en avons demandé à lui et aux gens qui écoutaient (car il traduisait au fur et à mesure) comment ils pensaient que nous vivions. Nous avons eu la surprise d'apprendre que nous étions pleins d'argent, sans travailler bien sûr, et que nous passions notre temps à nous amuser, faire des fêtes, aller à la plage et danser en discothèque. Nous n'avons pas pu retenir un éclat de rire! Comme nous leur demandions pourquoi ils pensaient cela, ils expliquèrent que c'est ce qu'ils voyaient dans les films.

En rigolant nous leur avons dit que malheureusement la vie n'est pas un film et que de toute façon il n'y a même pas de mer en Suisse, comment pourrions-nous aller à la plage? Nous leur avons dit que oui nous aimons la vie dans notre pays, qu'elle y est agréable, qu'il y a aussi des pauvres mais que la différence entre pauvres et riches est moins prononcée que chez eux. Nous avons expliqué l'argent qui ne tombe pas du ciel, le travail à 100% cinq ou six jours de la semaine et souvent pour les deux parents d'une famille, les impôts, le coût de la vie. Bien sûr ils avaient l'air surpris et nous demandaient le prix des choses chez nous. Que ce soit pour une maison, un litre de diesel ou un kilo de viande, chaque prix annoncé provoquait des hochements de tête, des airs surpris et consternés et des claquements de langues répétés contre les dents. Je ne sais pas ce qu'ils ont pensé de ce que nous leur racontions. S. décréta que ce qui est bien chez nous c'est que l'argent que l'on donne à l'Etat est quand même plus ou moins bien utilisé pour l'infrastructure du pays et surtout, ce qui compte le plus, c'est la liberté. Il nous dit qu'il trouverait probablement que l'Iran est le meilleur pays du monde si si les iraniens étaient libres…

Les hommes présents testèrent leur force en essayant de manipuler de lourds poids en bois que les lutteurs utilisent dans leurs entraînements. Un homme plus tout jeune mais exercé nous fit une démonstration impressionnante. Nous avons encore écouté quelques chansons avant d'aller un peu plus loin où quelques chanteurs exerçaient aussi leurs talents au milieu d'un groupe guilleret. Un chanteur un peu révolutionnaire et fan de Fidel Castro sur les bords nous expliqua qu'il avait de l'alcool dans son sac à dos, nous n'en doutions pas une seule seconde! Ils voulurent savoir pourquoi d'après nous les Etats-Unis étaient devenus si puissants et Dan put faire référence aux livres d'histoire qu'il a lut jusqu'à aujourd'hui.

Sur ces collines, les petits groupes qui profitent de leurs jours de congé au soleil en chantant et pique-niquant avec leurs familles et amis, sont évidemment des gens d'une certaine classe sociale et d'une certaine éducation. Là-haut, pas un tchador en vue… S. pense que dans son pays seulement 20% des gens sont pour le gouvernement actuel, je me demande si il n'est pas un peu optimiste.

Après ces heures intéressantes passées ensemble à discuter, nous avons fixé rendez-vous pour manger ensemble le lendemain à midi. Nous avons fini la journée parmi les familles, les joueurs de foot et les promeneurs du parc Azadi. Ce soir-là nous avons fait une entorse au traditionnel thé en nous offrant un énorme chocolat chaud dans LE "Coffee shop" de la ville où les jeunes aisés et branchés organisent leurs rendez-vous les plus romantiques. Filles et garçons assis aux mêmes tables se lancent des regards languissants, sous les petites tables les jambes se frôlent, au dessus les mains se serrent et on s'échange des petits cadeaux ou des bagues.

* Nous avons choisi de ne pas publier les noms et les photos de S. et V. parce que nous ne savons pas dans quelle mesure cela pourrait porter atteinte.


© 2004 Sylvaine Vanet & Daniel Gehriger. All rights reserved.