|
Départ de Shiraz. Il pleut, le temps est gris et triste, comme nous. Je cherche des excuses pour rester encore un jour à Shiraz, je n'en trouve pas et je sais que rester plus longtemps ne rendrait pas la chose plus facile, bien au contraire. Nous laissons derrière nous deux amis que nous ne reverrons peut-être jamais et prenons soudain pleinement conscience de notre liberté, celle entre autre de pouvoir aller, à quelques visas près, où nous voulons, quand nous voulons. Après toutes ces discussions, nous non plus nous ne savons pas ce que nous devons espérer pour nos amis, pour leur pays.
Nous traversons des montagnes pelées habitées de troupeaux détrempés, de bergers impassibles sous ces prémices de nouveau déluge et de camps nomades dont les tentes semblent bien téméraires pour rester agrippées ainsi à la terre. Peu à peu, nous sentons le sud et la mer qui approchent. La température s'adoucit et la verdure fait son apparition sur les arbres.
Nous avançons lentement à cause de la pluie mais malgré tout, dans un virage détrempé d'une route sinueuse, le paysage se met à glisser comme au ralentit devant nos yeux et nous nous retrouvons dans le talus de l'autre côté de la route. Rien de grave, un peu de surprise et de chance: il y avait un talus et personne ne venait en face.
Dans un joli village couleur terre, posé au beau milieu de plantations de palmiers, nous nous arrêtons sous un auvent pour renoncer à manger un kebab qui une fois dans notre assiette nous parait bien gras et d'une couleur verdâtre peu ragoûtante. Nous faisons discrètement disparaître la chose mais le serveur a repéré notre manège. Du coup il ne veut pas qu'on paye, se confond en mille excuses pour la nourriture qui ne semble pas nous convenir et nous aimerions bien pouvoir nous enfoncer sous terre!!! Heureusement le professeur d'anglais du village fait diversion en venant nous saluer et nous inviter à visiter son institut. Deux classes sont en cours et nous y sommes introduits comme des bêtes curieuses. Ce sont des classes de filles qui rigolent et chuchotent en nous voyant. La méthode d'apprentissage ne semble pas encore au point. Alors qu'elles semblent comprendre ce qu'on leur dit, pas une n'est capable de former une petite phrase, mais bon, elles semblent tout de même bien motivées.
Le professeur d'anglais veut absolument nous inviter chez lui, mais après les journées intensives de Shiraz, nous avons besoin de nous retrouver un peu seuls. Nous déclinons donc son invitation avec toutes les peines du monde car il est plein d'arguments. Le dernier touriste qu'il a vu c'était il y a une année et en refusant son invitation je me sens un peu coupable. Je comprends bien qu'il veut profiter de chaque étranger qui passe pour exercer son anglais et s'informer sur l'occident comme il le dit lui-même…
Vu le temps, tous les gens du village nous déconseillent la piste que nous comptions prendre, elle sera boueuse, glissante et sûrement coupée par des cours d'eau. Nous empruntons donc à regret la route principale pour Kazerun et le trajet de la journée parait soudain absurde sur la carte, un immense détour! A Kazerun, il y a trois "mosaferkhune", la troisième accepte enfin notre présence étrangère sous son toit. Je crois que certains propriétaires de "mosaferkhune" n'ont pas envie de s'embêter avec la formalité du coup de fil à lancer à la police lorsqu'ils hébergent un étranger.
Nous mangeons sur le giratoire tout proche, animé d'un grand marché aux fruits et légumes aux stands colorés et illuminés. A la recherche d'un thé, nous entrons dans un "restaurant" dont nous remarquons tout de suite la saleté et la senteur de viande peu fraîche. C'est tout de même trop tard, le propriétaire, bedonnant, déteint en blond-orange, franchement crade mais très souriant et accueillant, nous demande déjà ce que nous désirons. Nous risquons un thé. Il nous invite à nous asseoir dans sa magnifique cour, dont les murs sont décorés de fresques aux figures légendaires difformes d'être mal peintes. Tout fier il nous explique chacune des scènes. Nous buvons notre thé installés comme des rois dans cette cour vide, sombre, qui pue la viande faisandée, face à une rangée de toilettes à la turque dont les portes sont restées ouvertes…mémorable! Le thé nous est gracieusement offert par notre homme tout fier d'avoir accueilli les deux touristes de la ville.
Le lendemain, il pleut toujours. Nous reprenons la route, traversant à nouveau des paysages plus montagneux, gris et parfois lunaires, avant de rejoindre définitivement le niveau de la mer et les palmiers. A Bushehr c'est un rythme de grande chaleur qui règle la vie. Même si ce jour là il doit à peine faire 15 degrés, à notre arrivée, en milieu d'après-midi, c'est l'heure de la sieste et la ville nous semble bien morte et morose sous cette pluie incessante. Heureusement, le temps de trouver une "mosaferkhune" qui nous accepte et de nous restaurer, la vie repend gentiment dans les rues. Comme tout le monde nous déconseille de continuer notre chemin sous la pluie et que certains nous annoncent même dix jours de pluie consécutifs dans la région, nous décidons de rester le lendemain à Bushehr, histoire de voir comment évolue le temps et si nous persistons dans notre idée de longer la côte. Un saut à l'Internet café nous apprend en page titre de la NZZ que Bushehr héberge une centrale nucléaire que les américains soupçonne de servir à plus que produire uniquement de l'énergie. Nous espérons que nos parents n'ont pas lu les journaux trop attentivement aujourd'hui.
A notre grand bonheur, c'est les rayons d'un soleil radieux qui nous réveillent le lendemain. Après le traditionnel thé du matin pris dans une petite allée du bazar, nous partons à la découverte de la vieille ville. Dans ces petites ruelles de terre, on devine la vie derrière les murs par une tête qui sort soudain d'une fenêtre, des odeurs de cuisines qui chatouillent les narines ou des bribes de conversation et de musique qui s'échappent. L'architecture des anciennes maisons, avec des toits-terrasses et des balcons abrités jusqu'à hauteur d'homme par des persiennes en bois, laisse supposer la chaleur intenable qu'il doit faire en pleine journée en été. Heureusement il y a la mer et sa brise légère. Nous la retrouvons d'ailleurs avec plaisir après l'avoir quittée il y a quelques mois en Turquie. C'est marrant comme elle donne toujours cet air de vacances aux choses. Assis sur les rochers au bord de l'eau nous lisons et grignotons des pipas tout en observant les travailleurs qui viennent manger ici leur pique-nique et les adolescents qui viennent y rêver leurs amours d'un air songeur. |