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15h déjà à l'horloge pakistanaise. Rouler de nuit sur cette route signifie, pour les touristes, rouler avec une escorte armée. Comme cela nous tente moyennement, nous filons sans trop nous arrêter jusqu'au premier bled digne de ce nom. La route est bonne sur ce tronçon à part quelques incursions sableuses du désert qui cherche à reprendre ses droits. Malgré l'ennui décrit par nombre de guides et de voyageurs, ce paysage désertique nous ravit par une foule de petits détails.
La voie de chemin de fer que nous longeons, croisons et recroisons au milieu de ce grand vide, semble agréablement absurde, tout autant que les panneaux "cross at your own risk" qui précèdent les passages à niveaux alors que l'horizon est plat et dégagé, et que l'arrivée d'un train se percevrait des kilomètres à l'avance. L'immensité est ponctuée de petites mosquées de terre ou de brique, peintes parfois en blanc qui leur donne une prestance toute particulière dans cette étendue couleur sable. Les voyageurs s'y arrêtent pour prier, surtout les camionneurs, encore tous noirs du cambouis de la roue qu'ils viennent de changer. Prient-ils pour que Dieu les protège la nuit sur cette route hasardeuse? Parfois c'est un simple carré marqué par des pierres peintes en blanc posées à même le sol qui fait office de lieu de prière. La direction de la Mecque est alors marquée par une protubérance arrondie sur l'un des côté du carré, et l'entrée par une interruption des pierres sur le côté opposé. Le voyageur y étend son châle plié qui protégera ses genoux et son front du contact avec la poussière du désert lorsqu'il se prosternera. Certains ne s'embêtent pas tant et vaquent à leur devoir religieux au bord de la route à côté de leur engin. Assez systématiquement, près des petites mosquées, on trouve une cour carrée entourée de murs de terre, dont deux côtés sont des bâtiments fermés, et qui accueille un grand arbre verdoyant en son centre. Au milieu de ce paysage désertique c'est assez intriguant pour se poser la question de l'usage de ces lieux. J'opte pour une sorte de caravansérail en espérant pouvoir trouver un jour la réponse.
Et puis il y a aussi les magnifiques camions, toujours les carcasses de chameaux, des petits hameaux précédés et suivis de dizaines de stands d'essence vendue dans des bidons aux couleurs passées et annoncés par des drapeaux multicolores. Aux alentours des bleds, on découvre des gamins qui courent dans tous les sens ou qui travaillent, des hommes qui discutent, qui semblent ne rien attendre du tout, accroupis au bord de la route à regarder le trafic passer ou qui parfois ont quand même l'air de travailler eux aussi. Je n'aperçois qu'une femme jusqu'à l'étape du soir, une silhouette en Burka sur le pont d'un camion.
Nous arrivons donc à Dalbandin sans nous en rendre compte, juste pour le coucher du soleil. Nous prenons le premier petit hôtel qui nous tombe sous la main, le seul probablement, et mangeons notre premier repas pakistanais dont nous avons tant rêvé durant notre cure de kebabs iranienne. Le patron nous propose quelques bonnes choses que nous commandons toutes sans hésiter pensant que c'est une sorte de menu. Nous sommes un peu surpris lorsque notre table se retrouve couverte de petits plats argentés remplis de choses plus appétissantes les unes que les autres. Tant pis, nous dévorons ce repas tant attendu sans autre, c'est bien épicé, c'est varié, c'est tellement bon! Nous savourons encore bien un litre de "tchaï" à la pakistanaise, avec du lait et très sucré. Dans notre cœur c'est un peu la fête, nous papilles sont toutes émoustillées, un nouveau pays s'offre à nous dès le lendemain et l'atmosphère iranienne parfois pesante d'interdits s'est envolée. Dans la salle tous les Balutchs, enroulés dans leurs châles, oublient presque de nous observer ou de boire leur thé devant un film indien avec de beaux garçons, de belles filles non voilées, beaucoup de violence, d'amour et de musique. Le patron a même la gentillesse d'arrêter le film tandis que les plus pieux font un saut à l'extérieur pour la prière avant de revenir au plus vite.
Je monte dans notre chambre un peu avant Dan. Quand se dernier arrive, il trouve le patron du restaurant un œil collé sur un trou dans la porte. Dan tousse un peu, le patron regarde le bout de ses chaussures et part en bredouillant quelques excuses. Le pauvre, toute cette honte pour pas grand-chose, car une fois dans la chambre je me suis glissée toute habillée dans mon sac de couchage pour me réchauffer et je n'ai plus bougé!
Le lendemain, c'est le bruit de rue de cette petite ville au milieu du désert qui nous réveille et laisse augurer le pire pour les grandes villes!!! Chaque véhicule y va de son coup de klaxon: les camions et leurs six tonalités différentes, les bus et leurs klaxons forts à réveiller les morts pour attirer la clientèle, les minibus, les voitures, les motos, les motos rickshaws et leur bruit de moteur pétaradant au possible, sans oublier les vélos et leurs sonnettes. Même les ânes teintent de tous leurs grelots en trottinant et les tracteurs diffusent de la musique grâce à des hauts parleurs! Les rabatteurs des bus et camionnettes hurlent à qui mieux mieux, ainsi que tout un chacun qui pense pouvoir apporter une amélioration au chaos environnant en poussant une bonne braillée.
Depuis la sortie de la ville, la route n'est pas assez large pour que deux voitures puissent se croiser sans ralentir et se pousser sur le côté. Les Pakistanais utilisent la route comme si c'était un sens unique et foncent à toute vitesse. Quand deux voitures se font face, c'est celui qui a les nerfs les plus faibles qui ralentit et se met sur le bas côté, souvent celui dont l'engin est le plus vulnérable. Mais notre grosse voiture toute de métal ne semble pas impressionner beaucoup les Pakistanais qui ne dévient pas d'une once de leur trajectoire quand ils nous voient arriver. Dan en a vite marre de toujours ralentir, à la prochaine voiture il ne bougera pas, c'est décidé. A notre grande surprise, c'est une énorme voiture tout-terrain qui approche et qui devant notre air décidé, se range très vite sur le côté. Nous les croisons à fond la caisse, tous fiers, juste le temps d'apercevoir le regard effaré de deux voyageurs français…
Le désert à cet endroit et varié et magnifique. Des dunes de sable clair devant des montagnes presque noires qui se découpent à l'horizon, de rares nappes d'eau miroitant sous le soleil, quelques plantes épineuses et coriaces qui donnent à certains endroits un air de vieux pull tout peluché et qui font le bonheur des troupeaux de chèvres ou de dromadaires. J'aime aussi voir les motards, souvent à deux, enroulés dans leurs châles et turbans, leurs pantalons gonflés par le vent, filer au loin à travers ces vastes étendues.
Nous passons de nombreux check points, parfois très pittoresques, où l'on nous invite régulièrement à boire le thé. Une fois nous acceptons, histoire de faire une pause. Nous discutons, donnons quelques médicaments à l'un des soldats qui se plaint de maux de gorge. On observe d'autres soldats qui crapahutent dans les rochers tout proches pour y écrire en grosses lettres blanches un message qui avertit les conducteurs de la présence d'un poste de contrôle où ils sont censés ralentir. C'est bien gentil mais c'est écrit en Urdu, raison peut-être pour laquelle les deux français et l'autrichien que nous avons rencontré à Bam se prendront le câble tendu au milieu de la route de plein fouet à 80km!
Après notre petite causette, le thé et la séance photo obligatoire, nous voilà tous contents en train de nous étonner de l'hospitalité de ces soldats qui nous ont encore rempli les mains d'oranges avant notre départ. Tout est beau, le Pakistan s'offre à nous et nous ne remarquons pas que nous roulons sur le côté droit de la route alors qu'ici on roule à gauche, comme en Angleterre. La route est vide, on prend de la vitesse et juste après un virage derrière un rocher, on se retrouve face à une autre voiture. Les deux conducteurs plantent les freins, braquent pour éviter la collision, Dan sur sa droite par reflex et l'autre sur sa gauche évidemment. C'est la collision frontale, pas à grande vitesse mais la voiture d'en face est encastrée dans la nôtre jusqu'à la moitié du capot!!! Beaucoup de tôle pliée mais pas de blessé à notre grand soulagement, juste le conducteur d'en face qui saigne du nez car il n'avait pas sa ceinture de sécurité et s'et pris un coup de volant. C'est notre par-choc qui a tout absorbé et le reste se porte assez bien chez nous. La voiture d'en face par contre ne peut plus rouler, le radiateur est complètement détruit mais le moteur est intact.
Nous voulons dédommager l'autre conducteur et un automobiliste qui sait un peu d'anglais nous aide à communiquer. Il nous dit que l'autre conducteur aimerait $400 mais qu'à son avis avec $200 il répare sa voiture sans problème. De toute façon nous n'avons pas le temps de donner quoi que ce soit, les soldats du check point qui avaient accouru entre temps nous somment de ne rien donner avant le constat de la police dont nous attendons l'arrivée deux kilomètres plus loin dans un petit hameau de terre. Pendant que les soldats s'agitent, téléphonent, communiquent par radio avec leurs supérieurs, impossible de comprendre ce qui se passe ni tout ce qui se dit.
Les circonstances ne seraient pas telles, le moment resterait sûrement comme un souvenir agréable dans ma mémoire. Assis sur une natte au soleil devant une maison de terre au milieu du désert Balutch, nous savourons le délicieux thé pakistanais dans de toutes petites coupelles et nous partageons quelques pipas et sucreries de l'Iran avec les soldats du coin et leurs visiteurs dont un magnifique vieux enturbanné à la barbe toute blanche. A une dizaines de mettre des gamins nos observent tout émoustillés, dont un adolescent fier comme un coq sur son vélo décoré de mille scotchs brillants, des catadioptres multicolores et de belles fleurs en tissu fixées sur de longues tiges métalliques qui oscillent au grès des irrégularités de la route.
Au bout d'une ou deux heures, sans trop savoir ce qui se passe, nous embarquons le conducteur de l'autre voiture et un soldat armé et nous roulons jusqu'à Nushki. Là, nous sommes introduits près du DC (District Commissionner). C'est un homme éduqué, très critique et intelligent qui parle un très bon anglais. Il nous fait servir thé et biscuits puis écoute le récit de l'accident. Nous acceptons notre entière culpabilité et nous déclarons prêts à payer ce qu'il faut. L'autre chauffeur, ayant repris ses esprits et comprenant sa chance de devenir riche grâce à nous, touristes bourrés de frics, demande maintenant $2000, soit 5x fois plus qu'après l'accident. Pour justifier cela il prétend que la boîte à vitesse est complètement détruite. Dan qui avaient regardé un peu les dégâts et fait des photos n'est pas du même avis mais malheureusement la voiture est restée là-bas à une heure de route. Le DC appelle alors par radio et demande à ses hommes d'arrêter quelques chauffeurs de camions, souvent bons mécaniciens, afin qu'ils estiment les dégâts de la voiture. Le constat nous donne raison. De plus l'autre conducteur conduisait illégalement, sans permis. Le DC décide finalement que nous devons payer $300. Nous ajoutons un peu à la somme afin de dédommager pour le temps perdu et le désagrément. Cela les fait beaucoup rire car le temps chez eux n'a pas de valeur, ils ne comprennent pas notre point de vue! Nous n'avons aucune idée du prix des pièces de remplacement et de la main d'oeuvre dans ce pays mais la somme nous paraît correcte. L'autre chauffeur accepte sans rechigner la décision du DC, signe une déclaration comme quoi il a reçu l'argent et s'en contente avant de s'en aller. Il essaye de prendre un air mécontent, mais ce n'est pas un homme très riche et ses yeux brillent alors qu'il tient ces dollars en main. Si cela se trouve, son frère ou son cousin est mécano et cet argent sera pur bénéfice pour lui.
Il fait nuit, nous avons faim et nous ne pouvons pas continuer notre route. Le DC nous offre de partager son repas et nous passons la soirée à parler avec lui du Pakistan, de la Suisse, du Japon où il a voyagé dans le cadre de son travail, des différences de culture, etc. C'est passionnant mais nous sommes un peu crevés après toutes ces émotions. Il nous organise une chambre dans la "guest house" du gouvernement, c'est plutôt luxe malgré l'eau froide et les coupures de courant. Un pauvre soldat se paye la corvée de rester là à surveiller notre chambre pendant toute la nuit contre les grands truands qui hantent le Baluchistan… Demain ce ne sera pas la joie, le DC veut absolument nous filer une escorte pour aller jusqu'à la sortie de son district!
Nous dormons probablement trop longtemps à leur goût. A 10h le soldat qui devait nous escorter frappe à notre porte et nous dit qu'il a rendez-vous je ne sais où puis nous laisse partir seul, ce n'est pas dommage! Jusqu'à Quetta la route passe par des montagnes rocheuses sans végétation et la température se rafraîchit sérieusement. En chemin nous buvons un thé avec un serveur sympa qui a décoré sa masure de terre de posters de paysages exotiques très suisses ou autrichiens, avec montagnes verdoyantes, chalets de bois et vaches. Un autre poster plus intrigant représente un photomontage d'enfants, filles et garçons âgés de quelques années, souriants et armés jusqu'aux dents… La mauvaise nouvelle du jour c’est que notre appareil photo a probablement reçu un choc de trop lors de l'accident et l'écran n'affiche plus rien. Bien sûr il y a le viseur mais on perd ainsi le grand avantage du numérique: pouvoir avoir tout de suite un aperçu de la photo faite. En plus, le menu n'étant plus visible, impossible de faire un quelconque réglage plus fin et nous voilà obligés de faire confiance au programme ce qui ne nous plait pas du tout! Nous voilà donc tout déçus pour un bon bout de la journée... |