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Multan (23-24.2.2005)  

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Fabriquant de paraventPremier but de la journée, faire prolonger nos visas de un ou deux mois. Le désagréable monsieur de Karachi qui était en charge pour ce genre de choses là-bas, avait refusé de nous prolonger nos visas sous prétexte qu'ils étaient encore loin d'expirer. Il nous avait prétendu que de toutes façons cela ce fait facilement dans n'importe quelle "petite" ville comme par exemple Multan. Effectivement nous avons obtenu sans problème, au bout de quelques heures une extension pour deux mois. Par contre j'ai bien l'impression que cela ne se fait pas normalement et que nous devons cette faveur à l'homme qui est en charge ici, un homme accueillant, bienveillant, agréable et qui ne se prend pas la tête comme celui de Karachi, trop fier du pouvoir de sa signature sur certains documents. Tous en traitant la paperasse qui atterrissait régulièrement sur son bureau, il a trouvé le temps de nous offrir le thé, des dates, de nous parler de son pays, de sa religion, de sa famille, ceci tout en étant poli avec chaque requérant qui se présentait, leur souriant d'un air paternel en inclinant la tête pour les regarder par-dessus ses lunettes de presbyte.

Durant l'attente, nous avons eu l'occasion de discuter avec une Pakistanaise qui travaille en "freelance" à Londres comme maquilleuse professionnelle. A part nous faire l'article de sa ville dans un anglais parfait, elle nous a expliqué la dure propagande qui est faite en Angleterre contre son pays. Elle nous a aussi mis en garde contre la fausse idée que l'on peut se faire sur la condition de la femme pakistanaise. Pour elle, dans son pays les femmes sont libres et indépendantes. Nous entendrons l'avis contraire le lendemain et venant de la part d'un jeune homme… Mais peut-être appartient-elle à une classe de la société parmi laquelle les femmes n'ont pas du tout le même statut que celles de villages éloignés. Il est vrai que par exemple la loi n'oblige pas le port du voile, pourtant beaucoup porte carrément la burka. Probablement par conviction religieuse ou certainement qu'il existe des pressions sociales et religieuses bien plus fortes et contraignantes que les lois.

Le grand souci de tous les pakistanais que nous rencontrons est l'image que le monde se fait d'eux. Même ceux qui ne savent pas un mot d'anglais se débrouillent toujours pour nous demander ce qu'on pense de leur pays et surtout des pakistanais. Encore plus que d'autres, ils aiment entendre que nous les trouvons tellement accueillants, serviables envers nous et que leur pays et magnifique. Ceux qui parlent mieux anglais se lancent alors rapidement dans une explication sur la mauvaise image que transmettent les médias et la propagande qui touche leur pays. Ils nous exhortent dès notre retour à crier au monde entier que le Pakistan et ses habitants ne sont pas ce que prétendent les médias et à publier les petits récits que nous écrivons pour le site!

Après ces rencontres intéressantes, nous sommes partis goûter à l'atmosphère de cette ville effectivement très agréable aux standards pakistanais. Dans le restaurant où nous mangeons, la télévision diffuse des clips de musique pakistanaise dans lesquels des femmes bien en chaire se trémoussent en chantant dans des habits traditionnels revus et corrigés qui offrent à la vue charmes et rondeurs. Les gros plans de décolletés et de poitrines qui frétillent dans ce pays à 98% me fascinent autant que tous les hommes attablés mais pas pour la même raison. Dan et moi n'arrivons pas à décoller les yeux de ces images. Quelqu'un doit s'en rendre compte car soudain la télévision s'éteint magiquement. Deux étudiants nous rejoignent bientôt pour faire la causette en anglais, j'en profite pour leur demander si la musique était de la musique pakistanaise. Il répondent que oui et même de la région de Multan. Croyant les flatter nous leur déclarons que nous aimons beaucoup, ce qui est vrai d'ailleurs. L'un deux s'enflamme mais se refroidit vite devant son pote qui nous explique que oui, la musique est bonne, mais que les images ne sont pas "likable". Ce n'est donc pas qu'il n'aime pas, mais plus précisément que ce genre d'image ne devrait pas être apprécié! Une fois de plus il nous faut accepter que nous sommes "their guests" et ils payent notre adition. Nous sommes à peine sortis que la télévision se remet comme par hasard en marche. Nous ne comprenons pas bien car contrairement à eux, rien ni personne ne nous interdit de regarder des poitrines émoustillantes!!!

Nous visitons le tombeau le plus fameux de la ville qui n'en manque pas. C'est une magnifique construction de brique rouge, élégamment décorée de parties émaillée bleues et blanches. Tout de brique et de bois finement sculpté, l'intérieur est très sobre mise à part la tombe, décorée de fleurs, de tissus soyeux, sous une sorte de baldaquin dont la corniche est entourée d'une guirlande lumineuse qui clignote et agrémentée de ce que je décrirais comme deux enseignes publicitaires lumineuses. J'espère me tromper et que les écrits pour moi illisibles qui y figurent sont en fait de saintes paroles!

Sur la colline où se trouve cette tombe, il y en a une deuxième et en face, se trouvent les restes d'un fort qui offre une vue panoramique sur la ville. A cette heure le ciel se remplit de petits points, des cerfs-volants qui atteignent des hauteurs impressionnantes maniés par des mains habiles depuis les toits de la vieille ville. Alentours, ce sont des espaces dégagés, parcs aménagés squattés par les promeneurs, les joueurs de cartes ou les mendiants. Ce sont aussi beaucoup de terrains vagues où broutent vaches et chèvres et où s'entraînent et jouent tous les adeptes du cricket, petits et grands. Sur le moins bons terrains on trouve les gamins débutants, encore hésitant dans les gestes. Sur les meilleurs terrains, les plus âgés et expérimentés s'en donnent à cœur joie sous le regard des badauds.

AamirLe lendemain, devant l'office de Poste où nous avons envoyé à un village les photos que nous avons faites avec eux, nous nous asseyons un instant dans le beau gazon pour profiter de cette magnifique journée ensoleillée et sa bonne vingtaine de degrés bien agréable. C'est là que nous faisons la connaissance d'Aamir, un jeune Pakistanais de vingt quatre ans qui se pose beaucoup de questions. Normalement il s'occupe de la ferme de son père mais des fois, il se dispute avec ses demis frères et pour se calmer, il vient en ville, regarde un film en anglais, se balade un peu et retourne chez lui quand il est calmé. Son père a eu deux fils d'une première femme et ensuite plusieurs autres avec une deuxième. Aamir fait partie de ceux-là. Ses deux demis-frères sont d'après lui les préférés de son père et ils se comportent comme des petits chefs, reléguant à Aamir les plus basses besognes, c'est Cendrillon version masculine et pakistanaise.

Il parle bien anglais. Il nous explique qu'il a eu envie d'apprendre cette langue en rencontrant, il y a déjà bien longtemps, un touriste cycliste qui s'était arrêté dans son village et avait demandé si quelqu'un parlait anglais. Ensuite il a regardé beaucoup de films en anglais et étudié à l'école secondaire. Maintenant il travaille dans l'exploitation de son père. Il aimerait reprendre les études là ou il les a laissées pour ensuite aller à l'université et obtenir un papier qui lui permettrait d'avoir sa propre affaire, d'être indépendant. Sa famille, elle ne pense qu'à le marier. Pour lui, c'est exclu, il ne peut pas imaginer une vie entière avec une personne qu'il n'a pas choisie et dont il ne connaît pas le caractère, les idées, etc. Mais bien sûr dans ce pays, la culture veut que les parents considèrent savoir mieux ce qu'il faut pour leur enfants que ces derniers eux-mêmes. Ce genre d'idées vaut à Aamir d'être regardé par sa famille comme une personne déjà pas très saine d'esprit. C'est sans compter les idées qu'il a sur la religion! Il considère que c'est une affaire entre Dieu et lui, que personne n'a le droit de lui dire ce qu'il doit faire. Quand il sent qu'il a besoin de parler avec Dieu, il le fait à l'intérieur de lui, pas besoin de Mosquée et ce n'est pas forcément cinq fois par jour. Il trouve aussi que sa société traite les femmes comme du bétail et il n'aime pas ça, il déclare que ce n'est pas ce qui est écrit dans le Coran. Il dit aussi que le Coran ne dit rien contre les mariages d'amour, bien au contraire. Pour lui le problème c'est que les gens ici ne peuvent lire que des traductions du Coran ou croire ce qu'on leur raconte car les écritures elles-mêmes sont en arabe.

Forcément, en tant qu'occidentaux, ces raisonnements nous paraissent très censés mais on peut bien imaginer qu'il doit être regardé comme le mouton noir au sein d'une famille très religieuse et traditionnelle. Aamir a-t-il rencontré beaucoup de touristes dans sa vie pour être amené à se faire de telles réflexions? Même pas, il nous déclare que nous sommes les sixièmes qu'il rencontre. En résumé, il n'est pas content avec tout ce qui fait la culture et la tradition de son pays et ses habitants. Il nous déclare que beaucoup de jeunes comme lui souhaitent un changement, surtout en ce qui concerne le mariage. De notre côté, il n'est pas un homme avec qui nous ayons discuté un peu plus que d'habitude, qui ne nous ait pas posé la question du mariage et des rencontres dans notre pays. Cela a effectivement l'air d'être un thème qui travaille les esprits. Il faut préciser qu'ici, à part dans quelques familles aisées et contrairement à l'Iran, la première fois que les mariés se rencontrent, c'est lors de leur nuit de noces! Bien sûr il est possible de faire un mariage d'amour, de signer les papiers en cachette mais cela signifie dans la plupart des cas un rejet de la part de la famille et de la société dès que la chose est connue. La pression familiale et sociale est telle que même parmi les jeunes qui aspirent au changement, beaucoup finissent par céder.

En entendant les idées d'Aamir, on se dit qu'il serait probablement plus heureux en Europe. Mais il ne veut pas partir. Il pense que si quelqu'un acquiert l'éducation, il devrait rester dans son payer pour essayer justement de lui apporter quelque chose et ne pas courir en occident après le profit. Notre nouvel ami est décidément très sage, c'est admirable, nous espérons qu'il arrivera à vivre une partie des choses auxquelles il aspire!

Nous nous baladons un moment encore avec lui et il ne peut pas s'empêcher de nous offrir notre repas et les petites réparations que nous faisons faire sur des habits abîmés de Dan! Ces Pakistanais sont décidément intenable et nous n'avons pas le cœur de protester comme nous savons que ce serait une honte pour lui.

Nous finissons par une balade dans le bazar de la vieille ville aux très jolies vieilles maisons de briques malheureusement souvent délabrées et abandonnées. Il est facile de se perdre dans de ces ruelles étroites et tortueuses pleines d'animation et extrêmement pittoresques. Le bazar est l'un des plus fascinant que nous ayons visité jusqu'ici au Pakistan, je crois bien que nous pourrions nous y balader des heures et découvrir milles endroits intéressants, tel la boutique du fabricant de cerfs-volants en papier où toute la famille travaille. Chacun y tient sa place, avec son job précis qu'il pourrait faire en dormant tellement les gestes sont automatisés.


© 2004 Sylvaine Vanet & Daniel Gehriger. All rights reserved.