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Entre Multan et Peshawar, il doit bien y avoir six cents, voire sept cents kilomètres à travers la province de Punjab. Nous les parcourrons tranquillement, en empruntant les routes secondaires afin de découvrir la région. Nous traînons encore un peu à Multan avant de partir, le temps de faire des achats sur un marché animé et de jeter un oeil à une Mosquée mais comme c'est justement l'heure de la prière du vendredi, on se fait tous petits et on ne visite pas l'intérieur. L'enseignement du vendredi, ou ce qui correspond à notre "prêche" du dimanche, est diffusé par des haut-parleurs qui portent bien plus loin que l'enceinte de la mosquée. A l'intérieur, le nombre des fidèles n'est pas très impressionnant et surtout ils semblent plus intéressés par notre présence que par ce qui est littéralement hurlé dans leur oreilles. Comme nous l'avons déjà constaté, "l'enseignement", dont nous ne comprenons malheureusement pas le sens, est souvent donné sur un ton très exalté et agressif, prenant ainsi à nos oreilles des tonalités de harangue belliqueuse. En toute honnêteté et sans préjugé, nous avons de la peine à imaginer que ce genre de "prêche" parle de Dieu, d'amour et de toutes les vertus que prônent généralement les différentes religions, ou alors d'une manière qui ne donne pas envie de se convertir.
Il est déjà tard lorsque nous partons, nous nous arrêtons une bonne centaine de kilomètres plus loin juste avant le crépuscule. La campagne à cet endroit est typique, avec ses champs d'un vert jeune et vif, ses maisons de terre ou de brique, ses troupeaux de buffles et de chèvres et les paysans en charrettes tirés par des ânes, en tracteur décoré ou en bicyclette. L'idée est de camper mais sans se faire trop solliciter par les indigènes. Nous trouvons une cour de Mosquée un peu éloignée des habitations et demandons la permission aux quelques paysans présents d'y camper. Pas de problème, ils nous accueillent avec un grand sourire! On nous présente l'Imam, un homme souriant et sympathique qui me tend la main (ce qui ne se fait pas normalement pour un musulman) pour me souhaiter la bienvenue. Je suis sûre que les "prêches" de cet homme doivent être plus paisibles que ceux entendus dans les haut-parleurs. Nos gens nous le présentent en tant que "Commander in Chief Allah akbar" et cela nous fait tous beaucoup rire l'Imam y compris.
Comme d'habitude, ils observent notre installation avec des grands yeux. Au début ils sont trois, puis très vite dix. Nous leur proposons de boire le thé ensemble au petit stand juste à côté et leur offrons pipas et cacahuètes. Evidemment, impossible de payer notre thé! Ils sont tous de la même famille, celle dont on voit les maisons à quelques centaines de mètres. Arrive le moment où ils veulent nous inviter chez eux. En général nous refusons la première invitation qui pourrait être une simple politesse. Si ils insistent, cela veut dire qu'ils y tiennent et qu'ils seraient même "flattés" si nous venions chez eux. C'est toujours dur d'essayer de trouver le juste milieu. Car ces gens sont capables de se ruiner pour vous inviter et seraient blessés par un refus. Cette fois ils nous invitent à visiter leur maison et à manger du pain, cela nous paraît raisonnable, nous acceptons, ils sont contents.
La maison ressemble à toutes les autres déjà visitées. Pour y accéder à travers champs, notre hôte à construit lui-même le bout de route qui y mène, ce qu'il nous explique fièrement à maintes reprises. Il fait noir, pas d'électricité, juste une faible flamme de lampe à huile pour tout éclairer, c'est-à-dire pas grand-chose. On nous fait asseoir sur l'un de ces fameux lits multifonctionnels de corde tressée. C'est à ce moment que nous comprenons que nous nous sommes fait avoir. Notre hôte sort discrètement des sous d'une caisse, il les compte attentivement, tend des billet à un jeune garçon et lui donne des instructions pour aller acheter des "Coca-Cola", du poulet et je ne sais quoi d'autre. Nous n'allons pas manger que du pain qui ne leur coûte pas grand-chose… Nous nous sentons très mal à l'aise et savons qu'il est inutile et très impoli de dire quoique ce soit, surtout que nous ne sommes pas sensés comprendre les instructions données pour les achats.
Dans l'obscurité, nous faisons la connaissance de la femme de notre hôte, de sa petite fille de une année dont il est complètement fou, de sa mère qui fait rire tout le monde par ses remarques et de son bon vivant de père qui fume cigarette sur cigarette. Il y a aussi trois garçons qui sont des neveux je crois. Nous ne devinons que des silhouettes et découvrons un visage ou l'autre au grès de la lueur éphémère des allumettes craquées par le père pour allumer ses clopes. Au bout d'un moment on nous sert du pain, du thé, du dahl et deux Coca-cola. Je suis soulagée, ils ont renoncé au poulet, c'est déjà ça. Mais les "Cocas" je sais que ça coûte 20 roupies, et c'est beaucoup pour eux. Un des enfants me regarde boire le mien avec envie et tous sont très fiers de pouvoir nous offrir ce luxe. Si ils savaient comme nous nous sentons mal de penser au prix de ces boissons!
La soirée est très agréable dans cette pénombre où il y a juste quelques personnes et pas tout un village en train de se bousculer. Comme toujours, beaucoup de questions sur la Suisse. L'un d'eux parle quelques mots d'anglais, ce qui aide un peu. Ils veulent savoir le salaire de Dan. Pour ne pas les choquer, nous minimisons et nous le mettons en rapport avec des exemples de prix Suisses. Inutile, ils sont déjà en train de rêver et nous apprenons qu'il vaut mieux éviter ce genre de choses par la suite. Ils font vite le calcul et s'imaginent venir travailler rien que trois mois en Suisse, cela représenterait une fortune pour eux! Ils nous demandent même si on peut leur donner des visas!!! Nous avons toutes les peines du monde à leur faire comprendre que nous sommes des personnes normales dans notre pays, sans pouvoir ni influence, que si ils veulent un visa il leur faut aller le demander à l'ambassade de Suisse à Islamabad, que ça coûtera déjà cher et que ce sera au mieux un visa de tourisme. Peu importe, ils sont prêts à faire tous les métiers du monde au noir si il le faut. Et même si… qui payera l'avion et leurs dépenses sur place?
Plus tard, comme par hasard, ils nous disent d'amener la voiture près de leur maison, que c'est plus sûr pour camper. Daniel s'exécute mais pendant ce temps j'observe notre hôte qui fouille dans ses grandes caisses métalliques pour nous préparer un lit avec leurs plus beaux draps. Je fais celle qui pense qu'il prépare ça pour eux-mêmes et le moment venu Dan explique diplomatiquement que nous préférons dormir dans notre tente. C'est limite mais ça passe, cela leur évitera probablement de s'entasser tous dans un lit car il ne semble pas y avoir tellement de place dans cette maison.
La nuit est belle, la pleine lune donne des reflets argentés aux champs qui nous entourent. Nous nous endormons tiraillés, contents de cette soirée, de ces rencontres de cette hospitalité sans borne, gênés de les voir dépenser leurs économies pour nous, tristes et coupables de leur avoir mis des rêves illusoires en tête.
C'est une famille très respectueuse. Nous leur avions dit dormir à peu près jusqu'à neuf heures et ils ne sont pas venus nous réveiller avant, même si les voix autour de notre tente nous faisaient deviner leur impatience à nous voir nous lever, ce que nous avons finalement fait vers huit heures. Il faut dire que eux commencent leur journée à six heures! Plusieurs oncles, sœurs, cousins, etc. étaient venu tout exprès pour nous dire bonjour et nous voir. Evidemment le petit déjeuner était déjà près pour nous! A notre grand désespoir, on a eu droit à nouveau à deux "Cocas", des grosses assiettes de poulet en sauce épicée, du thé, du pain et des sucreries, rien qui nous fassent vraiment envie en plus. Nous avons mangé le plus que nous pouvions des énormes portions servies, ils avaient l'air contents, s'excusant malgré tout en nous disant "we are poor people", ce qui voulait dire "nous savons bien que ce que nous vous offrons n'est rien mais nous sommes des gens pauvres, veuillez nous excuser"…
Faute de pouvoir leur distribuer des visas, nous avons pris quelques photos que nous leur enverrons, puis nous les avons quittés, non sans devoir refuser de rester encore quelques jours chez eux. Nous n'avons pas avancé énormément malgré notre réveil matinal, profitant du soleil et du beau paysage pour nous arrêter de temps en temps pour lire tranquillement, si possible un peu planqués à l'abri des regards, ou pour manger dans un des nombreux bleds ou nous n'avons à nouveau pas pu dépenser un roupie, invités pour les samosas et le tchaï par les curieux du coin ou le patron.
A la tombée de la nuit, nous ne sommes pas dans un coin folichon pour camper. Nous préférons donc nous arrêter dans un hôtel d'un bled pas folichon non plus mais avec une chambre où nous aurons du temps pour nous. Parfois cela ne suffit pas! Mais même comme ça, le temps de sortir de la voiture, déjà deux personnes nous abordent, curieuses comme des fouines. Puis une fois dans l'hôtel c'est le personnel très sympathique mais qui n'a pas grand-chose à faire, qui veut tout savoir et qui tient la jambe à Dan!!! Puis ce sont encore trois autres personnes qui ont appris notre présence et viennent nous dire bonjour alors que nous nous apprêtons à manger. Nous apprenons que nous sommes dans une zone soi-disant interdite, qu'il faudrait nous annoncer à la police car non loin de là il y a "The secret place" comme ils disent avec un sourire dans les yeux et un air entendu. Un saut sur Internet nous apprend, comme on pouvait s'en douter, qu'il y a une installation nucléaire dans le coin. L'hôtel doit de toutes façons nous annoncer à la police qui ne manque pas de nous rendre visite pour poser des questions à Dan. Le flic est très suspicieux, sous un aspect de simples touristes, ne serait-on pas de méchants espions?
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