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Vers Karachi (6-8.2.2005)  

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Rue de KarachiNous quittons Quetta en passant par les faubourgs au sud de la ville, plus pauvres, sales et boueux avec cette pluie, mais très animés, même ce dimanche censé être jour officiel de congé au Pakistan. Le fait est que du coup, pour des raisons religieuses, le vendredi beaucoup de choses sont fermées et le dimanche aussi! On recroise la rivière-poubelle presque asséchée que nous avions vu au nord de la ville puis on sort définitivement à l'assaut des dernières montagnes.

Il pleut sur le "Bolan pass", le col qui nous mènera dans la plaine et dans les régions de Sindh et du Punjab. C'est bien dommage car le superbe paysage le serait d'autant plus sous le soleil. Mais comment se plaindre lorsque nous dépassons les fameux minibus "suzuki" bondés, lancés à fond de train dans la tourmente pour des dizaines de kilomètres, avec des passagers assis sur le toit en fine "Shalwar Qamiz", qui essayent de se serrer les uns contre les autres pour se tenir chaud dans ces températures hivernales pour eux (peut-être entre 5 et 10 degrés) tout en se protégeant de la pluie avec des couvertures de laines qui ne doivent pas rester sèches très longtemps. Pour nos standards, un tel voyage serait un véritable enfer. Sur leurs visages, on ne peut lire que l'acceptation de la fatalité quand ce n'est pas des sourires dus aux conversations qu'ils ont entre eux ou au fait qu'ils ont repéré les deux étrangers qui les suivent. Il y en a même qui se payent tout le trajet debout sur le pare-chocs arrière, accrochés par la force des bras à l'échelle qui permet de monter sur le toit. Ceux-là se ramassent peut-être moins de pluie, quoique, mais ils ont droit aux éclaboussures boueuses et bonjour les courbatures le lendemain!

Je ne suis pas dans mon assiette ce jour là, j'ai la migraine, de la fièvre, des courbatures partout et la tripe en folie. Cela ne m'empêche pas d'apprécier le paysage. Après s'être faufilée entre les rochers, avant Sibi, la route longe le lit d'une rivière asséchée mais qui a tout de même laissé place à un terrain très fertile, ruban vert et doré au fond d'une vallée constituée de rochers joliment découpés ou érodés. Les villages ont des allures d'oasis, les troupeaux y paissent tranquillement, les enfants y courent à pieds nus et les adultes y travaillent dans les champs et se déplacent pour la plupart au rythme nonchalant de charrettes tirées par de tous petits ânes. Plus loin c'est carrément un lac qui est asséché. Les nomades y ont élu domicile et cela semble être une bonne réserve de pierres que l'on voit empilées sur les charrettes et dans les camions. Des hommes accroupis passent leurs journées à casser ces pierres en plus petits morceaux, comme si il n'en avait pas assez de la bonne taille juste à côté. Ils les cassent probablement afin d'obtenir des cailloux aux arrêtes tranchantes car les pierres laissées par la rivière et le lac sont arrondies par l'érosion, c'est la seule explication que j'ai trouvée.

Les rois de la route sont d'énormes camions superbement décorés et surchargés de gigantesques sacs remplis de foin qui leur donnent des allures d'animaux préhistoriques qui progressent avec la lenteur qui s'impose. Malgré tout ce n'est pas rare de les voir couchés sur le bas côté, tels des monstres agonisants, abattus par la folie des grandeurs de leur maître.

Après Sibi la route devient plus monotone, grise, poussiéreuse et peu habitée avant de redevenir, une bonne centaine de kilomètres plus loin, de plus en plus agréable, bordée de villages, de camps nomades, de champs verts où travaillent de nombreuses femmes, tout autant de points multicolores dans le paysage. Nous croisons aussi des nouveaux occupants de la route, les dromadaires, leur air hautain et leur démarche impassible et puissante qui fait paraître léger tout chargement. La route est ponctuée de villages aux rues toujours encombrées de tout ce que l'on peut imaginer et il faut une concentration de toutes les secondes pour avancer au pas à travers ces véritables foires d'empoignes.

Ne voulant pas tenter le diable en roulant de nuit, nous nous arrêtons dès le crépuscule à Jacobabad où chaque hôtel prétend ne pas avoir de chambre disponible avant d'arriver au dernier du bled qui en profite pour nous demander un prix exagéré pour sa chambre franchement dégueulasse et puante mais bon, nous n'avons pas le choix et ils le savent. De plus je suis toujours aussi mal et ne serai pas malheureuse de me glisser dans un lit, quelque soit la couleur des draps! La chambre donne sur un carrefour bruyant comme je n'aurais jamais imaginé que cela puisse exister. Cela doit être un arrêt de bus longue distance car tous y stoppent et passent des minutes entières à klaxonner pour attirer les clients, couvrant presque le vacarme constant des autres véhicules et la musique hurlante du stand juste à côté. C'est incroyable, même avec les "Oropax" de l'armée suisse dans les oreilles j'ai l'impression que mon lit est posé au milieu du carrefour!

Nuit moyennement reposante donc mais le lendemain je vais étonnement mieux. Il ne me reste plus que la tripe en folie… C'est par contre le tour de Dan de faire la totale. Cela fait bien un mois que nos ventres nous font des trucs étranges sans que cela nous inquiète vraiment car jusqu'à ce jour c'était léger et passager et cela ne nous empêchait pas de faire ce qu'on voulait, mais là nous commençons à nous demander si nous ne nous sommes pas choppé des petites bactéries qui mériteraient quelques bonnes antibiotiques. Nous profiterons de notre séjour à Karachi pour éclairer la situation.

Je prends donc le volant pour toute la journée et nous roulons sans trop nous arrêter, Dan étant au plus mal et le temps étant toujours grisâtre. Nous empruntons la seule autoroute du pays. Par autoroute, il faut comprendre deux voies à deux pistes, séparées par quelques mètres de terre. La qualité de la chaussée est telle que rouler à plus de 80km/h devient désagréable. Cette fameuse "Highway", dont le pays semble très fier, ne semble pas être interdite a qui que ce soit et l'on y rencontre la même faune que partout, du piéton au dromadaire, en passant par la charrette et l'âne! Elle aussi traverse des agglomérations bondées dans lesquelles il faut être attentif à tout ce qui a la capacité de surgir sur la route sans crier gare! Cela en fait une autoroute très vivante, bien loin de celles de nos pays qui coupent indifféremment dans le paysage, la vue étant bloquée la plupart du temps par des barrières anti-bruit. Ici, on passe au milieu des champs et des palmeraies, on y voit les gens travailler, c'est plutôt sympa.

A Hyderabad, Dan se sent assez en forme pour reprendre le volant au centre-ville dans ce trafic que je n'arrive à décrire par aucun adjectif. Dans le quartier des hôtels bon marché, nous comprenons gentiment que le gouvernement veut nous voir finir dans les hôtels cinq étoiles car tout est "complet", personne ne veut se fatiguer à nous annoncer à la police, faire une photocopie de nos passeports et visas, etc., formalités visiblement requises. De plus, comme Dan est mal, c'est moi qui sors seule de la voiture pour demander aux hôtels si ils ont une chambre et je ne suis pas sûre que cela les impressionne beaucoup quand je leur déclare que je ne crois pas que leur hôtel soit complet. Pour notre dernière chance c'est Dan qui descend. Il insiste, met la pression, dit qu'il est malade et que si ils ne nous acceptent pas, nous dormirons dans notre voiture. Pour finir ils cèdent et nous donnent une chambre. Ils sont très sympas et l'hôtel est l'un des mieux que nous ayons eu depuis le début de notre voyage, les draps sont frais, tout est propre, il y a de l'eau chaude et chaque chambre à une petite cour extérieure attenante, tout ça pour cinq francs suisses la nuit!

Daniel se met rapidement au lit et je pars à la recherche de bouteilles d'eau ainsi que quelques autres nécessités. Les gens de l'hôtel sont très inquiets de me voir sortir seule et l'un d'eux m'accompagne. Je ne trouve pas tout mais je ramène déjà ce que je peux à Dan avant de ressortir sans me faire repérer cette fois. Seule je me sens plus à l'aise. Je m'assieds sur un carrefour à une table de restaurant de rue (dhaba). Je sens les regards curieux sur moi, seule femme des environs, je me fais toute petite et humble, regardant par terre et jamais dans les yeux, sauf le serveur à qui je dois bien faire comprendre ce que je veux manger. Il est très fier de pouvoir me servir et fait cela de manière très pro. Personne ne vient m'embêter, tous observent de loin à la dérobée. Un adolescent trouve juste le courage de venir s'asseoir à ma table, en face de moi, pour boire un thé. Il regarde la plupart du temps le bout de ses souliers ou le fond de sa tasse.

La nourriture est délicieusement épicée, je ne sais pas si c'est ce qu'il y a de mieux pour mon ventre en ce moment mais il n'y rien d'autre alors tant pis! Le carrefour est bouillonnant de vie, j'observe cette effervescence comme une pièce de théâtre, avec pour toile de fond les murs de brique du vieux fort. Un dromadaire passe au premier plan, décoré de grelots et de pompons multicolores, il semble indifférent à tous les autres usagers de la route. Je me sens complètement dépaysée, je n'aurais jamais cru que de tels animaux puissent être utilisés en ville, au milieu d'un trafic motorisé déchaîné.

Le lendemain, la police débarque alors que Dan est sous la douche et je reçois ce monsieur en pyjama! Il est très gentil dans sa manière "je surveille et protège les touristes". Il sait de l'hôtel que nous avons des problèmes de santé alors il veut nous emmener chez le médecin. Et puis il se fera un plaisir de nous faire escorter dans le bazar si nous avons besoin d'y faire des achats… Franchement, je m'imagine assez bien aller acheter un bout de tissu pour me couvrir avec un flic en uniforme et fusil pour me conseiller la couleur!!! Nous déclinons toutes ses propositions avec la bonne excuse que nous partons pour Karachi le jour même. Il nous laisse enfin, non sans nous donner son numéro de téléphone au cas où… En sortant de l'hôtel deux flics en moto nous attendent pour nous escorter hors de la ville. Dan leur explique gentiment que nous ne voulons pas d'eux. Ils nous rétorquent "it's our duty", mais les instructions doivent être contradictoires, entre protéger les touristes des dangers qu'ils ne doivent pas soupçonner (et qui n'existent probablement pas) et leur être agréable. En insistant un peu, nous arrivons à nous en sortir et nous débarrasser de ces deux uniformes qui s'en retournent probablement contents eux aussi. Nous pouvons enfin sortir de la ville discrètement, nous arrêter pour acheter quelques fruits ou boire un thé, choses impossibles à faire avec deux flics collés à nos basques.

Dan va mieux aujourd'hui. La centaine de kilomètres qui sépare Hyderabad de Karachi n'est pas très intéressante, nous devinons l'approche d'une grande ville par les nombreuses industries et installations peu esthétiques qui jalonnent le bord de la route au milieu d'un paysage poussiéreux et désolé.

Karachi, capitale économique et 20 millions d'habitants nous dit-on. Le trafic est moins impressionnant que nous ne l'aurions imaginé car c'est une ville nouvelle, avec principalement de larges rues et routes à plusieurs voies qui absorbent bien les véhicules. Nous arrivons facilement au quartier des hôtels pas chers qui est par chance aussi celui de l'électronique que nous courrons explorer au plus vite, l'appareil photo nous a tellement manqué ces derniers jours! Nous faisons un petit tour de l'offre. Tout n'est pas disponible mais il y a beaucoup plus de choix qu'à Quetta. Nous passons la soirée à jouer avec notre nouveau gadget. Nos ventre étant toujours rebelles, nous soupons sagement d'une énorme portion de riz nature dans un restaurant qui a l'air très propre, tout en lorgnant sur les propositions alléchantes et invariablement épicées du menu en vue de jours meilleurs. C'est décidé, demain nous irons dire bonjour au docteur.


© 2004 Sylvaine Vanet & Daniel Gehriger. All rights reserved.